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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (26)

Publié le 10 Mai 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

Julia a quitté Pierre. Je n'ai pas eu d'informations supplémentaires concernant leur départ soudain il y a deux semaines et je crois bien que ça ne m'intéresse pas. Comme font tous les gens qui disent ne pas être touchés par une situation alors qu'il n'en est rien, Julia se réfugie dans le boulot. C'est un concept qui m'est étranger, tant j'ai toujours eu comme comme philosophie d'en faire le moins possible, le moral bas étant justement une raison pour atteindre un niveau de glande olympique.

 

Mardi

Je crois que je suis bien en ce moment. Du coup, je n'arrive plus à écrire. Le bonheur est le pire des obstacles à l'inspiration, vu que le monde réel devient presque plus intéressant que celui de la page. Il faudrait des mots du médecin réservés aux écrivains et aux amoureux : « Ne peut plus travailler pour cause de regain d'espérance. Prière de ne pas déranger avec des tâches de seconde zone. »

 

Mercredi

Ça arrive, des fois. On bouffe avec une personne, et l'on sent que quelque chose bloque, qu'elle aimerait parler d'un truc, mais qu'elle se demande si les répercutions ne seront pas pires que la frustration de se taire. Aujourd'hui, c'est Euclide que je trouve tiraillé par ce dilemme, alors que nous enchaînons des sushis bien trop chers dans un restaurant japonais bien trop fréquenté.

- J'ai rencontré quelqu'un.

- Ah, c'est bien.

- Non, je veux dire, j'ai vraiment rencontré quelqu'un.

Voilà donc la raison de la constipation mentale.

- Ah merde. Sérieusement ?

- Si par sérieusement, t'entends que j'ai pas envie de foutre le camp en Nouvelle-Zélande, il faut croire que oui.

- Si je m'attendais à ça. Euclide qui se case. Comment s'appelle l'heureuse élue ?

- Nora.

- Putain, j'espère que c'est pas Norah Jones. Sinon, je vais être jaloux.

- Si ça t'emmerde, on change du sujet.

- Mais non, c'est pas ça. Bon, comment ça se fait qu'avec Nora, tu fais pas de crises de panique ?

- J'en sais rien. Je crois que les choses sont plus... simples.

- Simples ?

- Quand elle a envie d'être là, elle est là, et quand ça la fait chier, elle est pas là.

- Oui... c'est un bon début.

- J'ai jamais l'impression qu'elle est avec moi par obligation.

- Ce serait inquiétant. Vous vous êtes rencontrés où ?

- A Paris. Pendant une exposition. On s'emmerdait tous les deux.

- C'est sûr que l'ennui rapproche. Tu lui as fait le coup des nanas au fond du verre de champagne ?

- Non, je réserve cette tirade aux mecs dans ton genre.

- Tu m'en vois flatté.

Instant de blanc qu'on consacre à notre estomac et à regarder dehors d'un air mélancolique comme dans les téléfilms français. Euclide en remet une couche :

- Tu penses qu'on peut être bien avec quelqu'un sans aller chercher plus loin ?

- Tu veux dire sans coucher avec ?

- Mais non ! Sans se poser de grandes questions sur le sens de l'existence, quand le bonheur commence, quand il s'arrête, est-ce que je dois relire Bukowski, le prix des vacances, tout ça.

- J'en connais un qui va finir comme moi.

- Non, toi t'arrêtes pas de te poser des questions.

- Questions de merde. Crois-moi, avec Anna, j'ai arrêté. Sauf si la réponse est « la vie est moins merdique avec elle que sans ».

- Je t'ai déjà dit que les nanas étaient plus fortes que nous ?

 

Jeudi

Faute de contrats photographiques juteux, Anna a dû retourner bosser en tant que serveuse dans le bar où l'on s'est rencontré afin de remplir le frigo. Je ne peux même pas venir lui tenir compagnie, déjà parce que je déteste la voir entrain d'exercer une activité aussi dégradante que le travail, ensuite parce que je deviendrais son client, ce qui m'interdirait socialement de lui sauter dessus. Je suis incapable de tolérer une frustration de ce genre. Je me vois donc contraint de bosser mes articles dans un appartement vide en mangeant du riz froid. C'est encore moins drôle que ce que ça présage.

 

Vendredi

Non, il ne se passe rien aujourd'hui. Ma vie n'est pas toujours plus intéressante que la vôtre.

 

Samedi

Si Anna ne se drogue pas, c’est parce qu’elle aime trop fumer et picoler, et qu’elle aurait l’impression de leur faire des infidélités en consommant d'autres substances. La première fois que nous avons bu en petit comité, c’est-à-dire un peu avant ou un peu après de coucher ensemble, j’ai eu l’occasion de vérifier que je ne risquais pas de varier sur un point : toutes mes nanas (soit le nombre relativement peu élevé de tarées acceptant de me côtoyer intimement) sont ou ont été alcooliques (ce qui peut expliquer la raison de cette acceptation). Chez Anna, l’habitude a été prise avant de me connaître, au cours d’une longue initiation dont elle est aujourd’hui le fruit (flambé). Rien ne me fait plus plaisir que de la voir affronter des hommes sur le terrain infiniment phallocentré de l’alcool fort, et de les laisser pour morts alors qu’elle tient encore debout. Il doit exister une solution toute simple à ce problème : je la soupçonne d’avoir au fil du temps troqué tout son sang contre du gin en perfusion, ce qui la rend désormais insensible aux comas éthyliques. Mais il vaut sans doute mieux éloigner les flammes de son estomac, il serait sans doute capable de se consumer de l'intérieur.

Anna fait partie de ces femmes qu’on ne peut même pas saouler pour coucher avec, vu qu'à ce petit jeu, vous serez couché bien avant elle.

 

Dimanche

Dans la mythologie grecque, quand on demande à Cassandre comment elle fait pour à chaque fois prévoir l'avenir avec justesse, elle répond « c'est simple, il suffit de toujours prévoir le pire ». Ainsi, quand Anna est venue me dire qu'il fallait qu'on parle, j'en ai conclu qu'elle voulait me larguer, étant donné qu'on n'utilise cette phrase que pour larguer les gens. C'est d'ailleurs assez révélateur : les gens ne se parlent qu'avant d'être ensemble et quand ils sont sur le point de se quitter. Entre temps, il se passe parfois des choses, mais rarement des discussions.

Toujours est-il que je me suis trompé : Anna veut qu'on parte en vacances. Comme les personnes normales. Comme ceux qui pensent qu'on abandonne nos soucis en changeant de vis à vis.

- Oh non, je compte pas abandonner mes problèmes. J'ai juste envie de leur faire voir un peu de pays. Et j'aimerais bien t'emmener aussi.

Comment voulez-vous résister à ce genre de demande ? Quand la femme qui vous empêche de dormir vous propose de l'accompagner en Espagne – le pays où on ne se couche jamais, on met de côté son orgueil casanier et on se prépare à faire les valises.

 

 

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