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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (25)

Publié le 24 Avril 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

Il y a parfois quelque chose qui relève du dénuement total. Des petits instants que le cinéma a parfois réussi à saisir, que la littérature a exploré au creux de ses mots, que la musique a su magnifier car elle seule savait se taire. C'est Anna en peignoir assise contre le radiateur de la salle de bain, les yeux dans le vague. C'est la nuit tombant sur les arbres qui n'ont pas encore retrouvé leurs feuilles, quand le ciel est bleu électrique. C'est regarder l'autoroute au loin et ses petits pions lumineux lancés à grande vitesse. C'est l'envers du décor, l'univers à plat.

Ce ne sont jamais de grandes réponses. Mais elles sont suffisantes pour ne pas avoir envie de se tuer tout de suite. Peut-être que je commence à me faire vieux.

 

Mardi

Les belles choses doivent être écrites. Surtout quand elles nous font peur. Encore plus si elles nous rendent malheureux. On a jamais assez d'une vie pour en profiter assez. On a beau dormir étendu contre elles, leur consacrer chaque moment, chercher chaque miracle à même de nous irradier et de justifier tout le reste, comme échapper à cette frustration du manque, du pas assez ? La beauté est la nourriture de l'âme. Et son estomac n'est jamais rempli.

On savait déjà que les écrivains étaient des charognards. Mais ce n'est pas parce qu'ils ont faim de morts. C'est parce que ce sont des morts de faim.

 

Mercredi

Vu que je ne dis jamais aux gens à qui je tiens combien ils comptent pour moi, je m'imagine souvent sur le point de mourir, avec la possibilité d'envoyer un message à chacun d'entre eux. Ils ne sont pas nombreux, ça ne me prendrait pas beaucoup de temps, mais dans quelle ordre choisir pour faire partir les textos ? On ne veut jamais faire de hiérarchie parmi ses amis, mais quand il s'agit de les prévenir, il faut bien commencer par un plutôt que l'autre.

C'est la porte ouverte aux plus grandes batailles. Les deux amis en question vont se retrouver et se dire : « il te l'a envoyé quand, son SMS annonçant à sa future mort ? À 23h37 ? Putain, moi, je l'ai eu à 23h39, alors soit Orange s'est encore merdé, soit il te préfère à moi, j'en étais sûr ! »

Et encore je suis asocial, imaginez la situation avec quelqu'un d'un peu philanthrope qui se retrouverait à gérer une liste de contacts longue comme le bras.

Question : les gens populaires qui vont se suicider envoient-ils des messages groupés ?

 

Jeudi

Je n'ai jamais posé de questions à Anna sur la Russie. Je ne sais d'ailleurs pas si elle pourrait me répondre, n'y ayant jamais vécu. J'ai surtout le sentiment que pourraient se briser les derniers reliquats d'idéaux que je projette sur ce pays si je venais à trop creuser. C'est sans doute une dictature comme les autres, avec un climat plus froid et des femmes plus belles. La misère et l'ennui doivent être les mêmes qu'ici, à la différence qu'ils sont élevés au rang d'identité nationale.

Je préfère me dire que l'Amour et la Volga coulent un peu dans le sang de la fille dont je partage le lit et les nuits blanches. Qu'en Anna se cache encore Anja. Et que ses mains toujours froides sont dues à l'hiver moscovite.

C'est ce qu'on appelle du fantasme à la carte.

 

Vendredi

Ma peur des belles femmes remonte à l'adolescence, où comme tout garçon de quatorze ans, j'étais persuadé que les filles du même âge étaient des odes à la sensualité. Alors que maintenant, je sais bien que ce sont juste des gamines à l'orthographe et aux poitrines approximatives. C'est fou comme le jugement évolue avec le temps.

J'avais alors rendez-vous avec une demoiselle devant le cinéma du quartier, et c'était à peu près l'événement le plus important de ma vie à ce jour, ce qui en dit long sur l'intérêt de mon enfance. J'avais attendu, attendu, attendu et le film s'était terminé avant même que je ne rentre dans la salle. Pas de portable pour connaître la raison de l'absence, c'est le lendemain que j'avais eu ma réponse :

« Ah, désolé, j'avais oublié »

La fille m'avait oublié. Oublié comme on oublie de sortir les poubelles, de donner à manger au chien avant de partir en Thaïlande, de prononcer le nom de sa femme quand on couche avec elle alors qu'on pense à sa maîtresse. Bref, elle m'avait oublié parce qu'elle s'en foutait complet.

Elle s'appelait Justine. Non, Marie. Ou Léa. Il faut croire que moi aussi j'ai oublié.

 

Samedi

Profitant d'un soleil pâlot, nous allons traîner nos carcasses décharnées sur les quais de Saône. J'ai toujours aimé les villes traversées par des cours d'eau, j'adore donc Lyon qui en compte deux. Ma préférence va aux ponts qui enjambent les artères liquides, même s'ils me donnent le vertige. On s'arrête sur l'un d'eux, je m'appuie sur la rambarde pour regarder la rivière rejoindre le Rhône et filer avec lui vers le Sud, essayant de faire abstraction des fourmis qui m'attaquent les jambes, synonymes de peur du vide. Anna fait de même, peut-être simplement parce que le bois est chaud.

Et puis je pose ma main sur la sienne, allant à l'encontre de nos règles de transparence en public. Mais il n'y a pas de public, les gens passent et s'en foutent. Les bobos à vélo et les joggeurs en maillot filent derrière nous, pressés d'arriver vite pour avoir l'impression de mourir plus lentement.

Anna ne bouge pas, elle fixe les péniches au loin, et je me dis que des gens doivent être heureux de la sorte, la nuque offerte aux bises de la brise.

J'aimerais presque me convaincre que lui tenir la main n'est qu'un réflexe niais, mais en réalité, je le fais par égoïsme, histoire de m'assurer que si je tombe, elle tombera avec moi. J'aurais bien trop peur qu'elle ait à sauter pour venir me repêcher, ou pire, qu'elle ne le fasse pas et foute le camp.

 

Dimanche

Ce soir, c'est réunion d'Octaves sanguines au Simple d'esprit. Diane, Isabelle et Sabine, les autres membres du groupe, sont rassemblées autour de la table basse, une bière à la main. Je suis un peu en retrait avec Anna, privilégiant le confort d'un vieux canapé défoncé, pendant que les trois consœurs s'arrachent les cheveux sur un sujet fondamental : la date de la mort du rock'n roll.

- Je vais encore passer pour la réac de service, mais je trouve que le meilleur était fait avant les années 70. Le Velvet, Jimi Hendrix, les Doors, Creedence, c'était en 67-68 qu'ils étaient au début de leur art, mais surtout au sommet de leur art !

- Et voilà, c'est reparti.

- J'ai raison ou pas ?

- C'est vrai que si on prend Dylan, ça a commencé à déconner dans les années 70.

- Oh, Blood on the tracks est quand-même super bien.

- Et les Stones, vous allez me sortir que c'est moisi les Stones ? Exile on Main Street, c'est 72, on peut pas dire que le rock est mort avant cet album.

- Tant que tu la ramènes pas avec les Beatles, je dis oui à tout, moi.

- On sait que t'aimes pas les Beatles, ça va.

- Des animateurs de bingo pour grand-mères, c'est tout...

- Patti Smith, Horses, 1975.

- Oui, c'est vrai.

- Et Lynyrd Skynyrd en 73.

- Des bourrins réacs.

- Ah donc on note aussi la morale des mecs ? Dans ce cas, ça fait un paquet à rayer.

- Je pense que le problème se situe plus à la frontière 70/80. On est passé de la meilleure période, disons mi-1960 jusqu'à 79 et London Calling des Clash. Même si au milieu, on a dû se taper des emmerdeurs genre Pink Floyd et toute la bande du rock prog'. Mais à partir de 80, ça déconne sérieux.

- Attends, y'a quand-même U2.

- Retourne jouer à la bataille navale.

- C'est bien ce que je dis, on entre quand-même dans une période bien merdique. Bowie se met à être chiant, The Police se met à être là, Hendrix se met à être mort depuis 10 ans. On se tape tous les bad trips de la cold-wave, les punks savent pas trop où donner de la tête. Les Sex Pistols et les Ramones, c'est marrant cinq minutes, mais bon...

Anna et moi observons cette lutte aussi homérique qu'inutile. Cette suite de noms balancés à la hâte confère néanmoins à l'entreprise une certaine poésie, emplit l'espace de souvenirs musicaux.
Je me penche vers ma muse pour avoir son avis.

- Et toi, tu penses que le rock est mort quand ?

- Si je pensais qu'il était mort, je serais vendeuse de cartes postales. Et nos chères amies n'auraient même pas l'occasion de se prendre la tête. Rien ne meurt jamais, il faut juste parfois retourner la terre.

Si on fait abstraction du barman derrière son comptoir, je suis le seul représentant de la gent masculine. On pourrait penser que je suis un sultan au milieu de son harem, mais il ne faut pas se fier aux apparences : c'est bien moi l'esclave. Et force est de constater que ce statut ne me dérange absolument pas.

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