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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (24)

Publié le 15 Avril 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe, cocorosie

Lundi

A la télé, la mode est aux immolations. Encore un chômeur sans doute frigorifié qui a décidé de se foutre le feu, interrompu in extremis par des ambulanciers zélés. Qu'on aille pas ensuite dire que le suicide est une solution de facilité : la preuve, la plupart des gens se ratent.

 

Mardi

Je retrouve Euclide, débarquant du train depuis Paris où il s'était rendu pour une série d'expositions, dans l'optique d'améliorer sa culture.

- Tu veux que je te dise ? Je ne connaissais rien en peinture. Absolument rien, parce que je n'en avais rien à foutre. Alors j'ai pas la prétention d'être devenu un expert en la matière depuis que je me suis fait tous les musées de Paris. Mais mon aperçu semble me confirmer dans l'avis suivant : la peinture est un art bien secondaire au regard de la littérature. Les écrivains peignent bien mieux avec des mots que ne le font les peintres avec de la gouache, de l'aquarelle ou de la pisse de chat. J'irai même jusqu'à penser que s'il n'y avait eu que la peinture à se mettre sous la dent, je me serais foutu en l'air bien plus tôt. Qu'est-ce que je me suis fait chier ! Déjà que le cinéma m'emmerde...

Je ne contredis jamais Euclide, surtout quand je suis d'accord avec lui. Même si je serais curieux de voir Anna en peinture. Le mérite n'en reviendrait cependant pas à l'artiste, mais à la modèle, et la modèle, je préfère la savoir dans mon lit que sur un tableau. Question d'accessibilité.

Mon camarade de misanthropie, qui n'a visiblement pas remarqué que je ne l'écoute plus depuis que je pense à mon héroïne, change de sujet et parvient à me ramener dans le réel grâce à cette phrase pleine de bon sens :

- En fait, le problème, c'est pas que les cons soient si nombreux, c'est qu'ils soient si bruyants.

 

Mercredi

J'ai rencontré Euclide dans un bar (c'est pour cette raison que nous nous voyons désormais quasi exclusivement dans ce lieu), peu après ma rupture avec Agathe, à une période où j'hésitais simplement entre le cyanure et un train lancé à pleine vitesse. J'avais été surpris de voir ce mec boire du champagne dans ce rad minable, un peu comme s'il avait commandé un steak-frites chez Bocuse. Il avait cette classe un peu surannée des siècles anciens, comme si on l'avait catapulté à notre époque sans lui demander la permission et qu'il en souffrait infiniment. J'avais timidement demandé quelques explications quant à son choix de boisson pour faire connaissance. Il m'avait dit, avec la poésie propre aux heures alcoolisées :

- Dans chaque coupe de champagne, je bois plusieurs femmes. Au final, ça me revient moins cher et elles ne restent pas dormir ensuite.

Je n'avais pas compris si c'était une vue de l'esprit ou une métaphore sexuelle légèrement obscène, mais peu importe, j'avais vite senti qu'on risquait de s'accorder sur un certain nombre de points. Et celui qui me ferait ensuite l'appeler Euclide de reprendre, dans sa logique si caractéristique :

- Elles sont bien trop fortes pour nous. Rousseau le savait et a voulu les enfermer à la maison. Schopenhauer le savait et a voulu les rendre dégueulasses. Sacha Guitry le savait et a voulu les faire passer pour vénales. Proust le savait mais préférait les hommes. Je le sais, mais même en le sachant, je continue d'en avoir la trouille tout en les désirant encore plus.

Et sur ces belles paroles, il s'était effondré sur le zinc du bar, écrasé par les dizaines de femmes qu'il avait avalées pendant la soirée. Depuis, c'est mon meilleur ami, parce qu'il est toujours bon d'avoir un ami plus sensé que soi, c'est à dire un fou qui sait boire avant de parler plutôt que l'inverse.

 

Jeudi

J'ai battu Rimbaud. Au réveil, il n'était pas midi mais quatorze heures. Du coup, Anna était déjà partie, sans un mot, comme d'habitude. Pourrai-je un jour la laisser s'éloigner sans être persuadé qu'elle s'en va définitivement ?

 

Vendredi

La mode est aux auto-interviews dans les magazines. Le moindre journaleux ou vedette de seconde zone pensant amuser son lectorat mais souhaitant avant tout soigner son amour-propre se prête au jeu. Mais ce sont des amateurs. J'ai trouvé encore plus égocentrique que de se poser des questions : écrire sa propre nécrologie. Le meilleur moyen d'être connu à titre posthume de son vivant.

Yann P. naquit en 1985, soit exactement 16 ans après Woodstock et 16 ans avant les attentats du 11 septembre, et il semblerait que sa vie fut du début jusqu'à la fin une hésitation entre deux types d'autodestruction : le romantisme d'un côté et le nihilisme de l'autre. Il trouva un compromis acceptable en privilégiant le cynisme mélancolique, l'humour noir avec du sucre, et l'amour à sens unique pour ne pas avoir à rendre des comptes (ou la monnaie). Il passa le plus clair de son temps à réfléchir aux moyens de se foutre en l'air, mais sa flemme, sa lâcheté et le bénéfice du doute accordé à la vie l'empêchèrent longtemps de joindre l'acte à la parole. Trop égocentrique (et pas assez narcissique) pour avoir des enfants, à qui il avait toujours préféré les livres comme descendance possible, il eut la liberté de voyager partout afin de s'assurer qu'il n'était bien nulle-part. Dégoûté des sciences au lycée scientifique puis du cinéma en fac de cinéma, il finit par se faire pistonner pour faire partie de la rédaction d'un journal local, lui permettant de boucler ses fins de mois tout en continuant de maudire l'existence. Il rencontra une première femme avec qui il pensa engendrer un bouquin, avant de se rendre compte qu'elle préférait mettre au monde un brailleur en couches culottes. Puis après une traversée du désert bien plus littéraire que littérale, il fit la connaissance d'Anna O. (pas celle de Freud), qui le remit en selle pour publier son premier livre, Journal de Sisyphe, suivi dans la foulée de L'horizon des événements. Un jour, terrorisé à l'idée que le bonheur foute le camp alors qu'il venait à peine de s'y habituer, il tira deux balles dans la tête d'Anna sur une plage portugaise avant de retourner le canon sur la sienne. Ce jour n'est pas encore fixé.

La vie est toujours plus intéressante résumée en 20 lignes. C'est pour ça qu'on se fait chier la majeure partie du temps.

 

Samedi

Le groupe CocoRosie m'a toujours mis mal à l'aise. Les deux sœurs américaines font partie des rares personnes qui paraissent absolument insaisissables, même à quelques mètres d'elles quand elles sont sur scène. Des androgynes anonymes qui font figure de diablesses fantomatiques. Elles réussissent à atteindre le stade que tout artiste moderne semble avoir renoncé à viser : celui où il nous est impossible de les imaginer entrain de faire les courses ou même de marcher dans la rue. Elles n'ont d'existence que par la musique, elle même intangible, tout droit sortie d'un rêve torturé.

Les morceaux de CocoRosie sont fréquemment utilisés dans les films, dans les publicités. Et pourtant, même avec ce lien ineffaçable avec le vrai monde, chaque chanson reste une plongée dans les abysses poisseux du subconscient.

Et si la peur était le dernier obstacle à la banalité ?

 

Dimanche

Avez-vous déjà vu deux écrivains à l’œuvre dans la même pièce ? Il faut imaginer un champ de bataille où les balles tirées iraient dans tous les sens, sans volonté de toucher l'autre mais sans se soucier non plus qu'il en ressorte vivant. Anna est assise dans le canapé, travaillant sur une prochain chanson d'Octaves sanguines, une clope dans la main gauche, un stylo dans la droite, et expérimente le gin café noir (en alternance). Elle peut se permettre l'écriture manuscrite pour deux raisons : elle a une très belle calligraphie, et cette dernière est illisible pour quiconque d'autre qu'elle voudrait s'y frotter. Pour ma part, qui n'ai pas ces qualités, j'avance mon livre derrière l'ordinateur portable, accompagné de mon fidèle martini blanc.

Les règles sont claires, tant qu'elle n'aura pas fini son morceau et moi mon chapitre, nous ne nous autorisons aucun contact. Ce n'est par défi de frustration, simplement parce qu'on serait capables de se mettre sur la gueule plutôt que de se réconforter, devant l'aigreur de ne parvenir à boucler ce que nous avons commencé.

Par conséquent, chacun reste bloqué devant sa page (réelle ou virtuelle), marmonnant dans sa barbe (que j'ai plus longue qu'Anna), à la recherche de ce petit mot miraculeux qui saura rendre la phrase belle (à défaut de la rendre intéressante).

Oui, j'aime les parenthèses.

 

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