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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (23)

Publié le 7 Avril 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Dimanche

 

Anna fume sur le canapé, les jambes posées sur la table basse, pendant que je m’agite autour afin de finaliser les préparatifs :

- Tu penses qu’on aura assez de bouffe ?

Elle tourne brusquement vers moi ses grands yeux de chouette, comme si je l’avais interrompue dans une rêverie bien trop lointaine pour être dérangée.

- Assez de bouffe ? Ca dépend, tu comptes tenir une semaine, ou deux ?

- Te fous pas de moi, chez mon frère, quand y’a des repas, on finit toujours par se taper des restants de carottes crues et à ronger les os. Je suis plus habitué à recevoir des gens, je te signale que tu es ma seule locataire à temps presque complet.

- J’espère bien. T’inquiète pas avec ça, y’a tout ce qui faut, on va pas commencer à se la jouer comme à la télé. Et puis l’essentiel n’est pas là.

Anna se lève, va sortir une bouteille de gin du placard pour la poser sur la table.

- Voilà, là, c’est bien.

On frappe à la porte, c’est sans doute Julia et Pierre, vu qu’à mon souvenir, personne d’autre qu’Anna – déjà présente – et Euclide, actuellement à Paris, n’est entré chez moi en trois ans.

En ouvrant, je découvre la walkyrie qui me tient lieu d’amie à la rédaction, et à côté d’elle le bellâtre qui m’avait aligné une beigne, croyant qu’on faisait des heures supplémentaires non rémunérées. Il me tend une bouteille en guise de drapeau blanc.

Les débuts de repas avec des gens peu connus sont toujours casse-gueule. On ne peut pas se lancer dans la politique sous peine d’avoir des idées opposées, pas tellement parler art car il y a toujours le risque d’avoir à dîner des gens de mauvais goût (c'est à dire différent du nôtre). Alors on galère, on se racle la gorge, on compte les silences, on picore les amuse-gueule et on picole tout court. C’est à cet instant que débarque le sujet préféré des gens qui n’en ont aucun en tête : le boulot. Pierre s’y risque :

- Pour ma part, je suis dans la banque.

Devant l’absence de réaction de l’auditoire, Anna lui rend un « Ah, intéressant ». Quiconque connaît un peu ma muse ou est familier des us et coutumes de l’ironie serait capable de traduire. Ici, le « ah, intéressant » signifie « tu as un métier de merde et une vie de chien, alors la ramène pas trop là-dessus ». Mais Pierre ne connaît pas encore Anna et l’ironie semble être une figure de style étrangère à ses conceptions. Il se lance donc dans une entreprise de réhabilitation de la figure du banquier, à qui on reproche tout en ces temps de crise, alors que franchement, il fait ce qu’il peut, et que c’est compliqué pour tout le monde, parce que voilà.

Devant le virage intensément ennuyeux que prend la conversation, Anna se sert un nouveau verre et l’accompagne d’une cigarette. Le repas se poursuit dans un climat vaseux, Pierre parlant tout le temps, Julia ne parlant jamais, moi respirant très peu et Anna fumant beaucoup.

Je fuis à la cuisine, ou plutôt dans le placard que je nomme comme tel depuis que j’ai réussi miraculeusement à y caler un frigo et un four, afin d’aller chercher le plat de résistance. Il n'a d'ailleurs jamais si bien porté son nom tant je lutte contre la déliquescence. Anna m’y rejoint, se penche vers moi et me sort discrètement :

- Tu peux me rappeler pourquoi ce mec t’a cassé la gueule la dernière fois ?

- Parce que je lui ai dit que je ne couchais pas avec sa nana.

- C’est bien ce qu’il me semblait.

- Pourquoi tu me demandes ça ?

- Parce que j’ai vraiment l’impression qu’il est con comme un balai. Et puis chiant avec ça, du genre à cligner très fort des yeux quand un peu de brume l’approche à moins de dix mètres.

- Faut dire qu’avec ce que tu clopes depuis le début, on aurait de quoi enfumer un renard dans son terrier.

- C’est de sa faute. Il me rend nerveuse.

Nous n’avons pas le temps de continuer ce charmant intermède, car on entend Julia gueuler dans la pièce d’à côté.

« Tu m’emmerdes, voilà ! Ça devient vraiment n’importe quoi ! » Pas de réponse de Pierre, ou alors discrète, mais un corps qui se lève, qui traverse l’appartement et qui s’en va. Julia passe la tête par l’encadrement de la porte, désormais aussi pâle que ses cheveux.

- Je suis vraiment désolée, je vais y aller. Ravie de t’avoir connue, Anna. Yann, on se voit au journal.

Ce sur quoi elle tourne les talons et fout le camp. Anna reste interdite à côté de moi, surprise par la tournure rapide des événements. Puis prise d’un doute, elle se précipite au salon :

- Alléluia !

Je la rejoins, n’ayant aucune idée de la source de sa soudaine joie.

- J’ai cru un instant qu’il s’était barré en piquant le gin. Mais non, il est encore là.

Anna garde la bouteille et va retrouver sa place sur le canapé, fêtant la nouvelle à grandes rasades d’alcool.

- Bon bah tu vois, finalement, c’est une très bonne soirée. C'était vraiment pas la peine de stresser à ce point. Même pas une assiette de cassée.

Anna ne perd décidément jamais le nord quand elle a du stock. Moralité, il faut toujours abuser de l'alcool. La sobriété est à respecter avec une extrême modération.

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