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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (21)

Publié le 29 Mars 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

Nouvelle crise d'angoisse venue de nulle-part, qui me tombe dessus. Plus sourde que les précédentes, dans la longueur, poisseuse. Anna m'écoute inlassablement raconter mes rêves où je la vois se métamorphoser en un paquet de cheveux mouillés et disparaître dans un siphon d'évier.

 

Mardi

Anna est malade. Clouée au lit. Conformément à nos règles officielles jamais inscrites ni même évoquées, c'est donc chacun chez soi. Les maux de l'âme, on les partage, mais le nez qui coule, la fièvre et les sueurs froides, c'est une affaire privée. Hors de question de s'afficher quand le corps nous rappelle que nous sommes à la merci d'organismes aussi ridiculement simples et stupides que les bactéries ou les virus.

J'aime les filles malheureuses, pas les filles malades. Une muse se doit d'être au dessus des affres terrestres. Sinon on pourrait finir par croire qu'elle est un humain comme les autres.

 

Mercredi

Privé de ma déesse désaxée pour quelques jours, je reviens aux affaires courantes qui ne demandent aucune inspiration, mes articles. Mais je ne pense qu'à mon livre. Je prévois d'écrire ma propre nécrologie sur la quatrième de couverture, d'une part parce que c'est encore plus égocentrique qu'une auto-interview, et qu'en plus, les gens préfèrent les auteurs morts. Les morts, depuis toujours, ont une légitimité supplémentaire sur les vivants : ils ne peuvent plus répondre aux questions, alors on est obligé de les lire. Et donc de les croire sur parole. Ou plutôt sur écrit.

 

Jeudi

Comment font tous ces couples que je croise ? Ils ont l'air de penser que ce qui leur arrive est normal, que ça fait partie de la vie, elle-même acceptable dans sa totalité. Leur manque flagrant de trouille me pousse à penser que ce sont des imbéciles. Ils sont peut-être foutus différemment, là dedans. Un bordel mieux assemblé, avec une illusion d'ordre, une charpente à peu près fonctionnelle, qui ne se casse pas la gueule à chaque vibration. Ou alors sont-ils tous de remarquables acteurs, cantonnant leur problèmes existentiels véritables à l'intimité pour nous abreuver en public de leur outrageante banalité.

Quel est le plus obscène, étaler son malheur ou présenter aux yeux de tous un ennui confondant ?

 

Vendredi

En fait, j'attends l'apocalypse avec impatience. Ce qui me fait peur, ce n'est pas la fin, ce serait que les gens ne s'en rendent pas compte et qu'on disparaisse sans que personne ne se lève pour profiter de la situation. Arrivera un moment où, je l'espère, on comprendra que perdu pour perdu, autant tout se permettre. Peut-être qu'au milieu de l'horreur, le beau aura une dernière chance pour l'emporter et restera comme la dernière image de notre espèce. A défaut, la fin du monde sera une partouze à grande échelle où les ex-vivants baiseront entre eux comme des morts de faim, avant un suicide collectif dans un râle de satisfaction.

Tarantino a parfaitement compris ça et c'est pour cette raison qu'il est le plus grand réalisateur de l'ère post-moderne. Chacun de ses films est un gigantesque orgasme où le sperme est remplacé par le sang (car c'est plus beau et plus bandant), où les gens oublient leur non-sens par des digressions sans fin et des coups dans la gueule. Nihiliste ? Non, jouisseur hors-normes.

 

Samedi

La nuit, dans les bars, les filles sont plus fréquentes qu'en journée. Point d'attirance particulière pour les heures crépusculaires, leur nombre n'étant officiellement pas plus élevé, mais la simple résultante des néons qui percent l'obscurité moite pour aller lécher leurs visages nacrés. Ainsi, dans le miracle de la lumière tamisée, chacune d'entre elles devient à la fois une espionne russe au pistolet d'argent, une héroïne de film noir au fume-cigarette en jade, une amante de passage au verre à moitié vide, une chanteuse perdue à la guitare désaccordée, une princesse SM aux gants de cuir, une danseuse aux poignets polis par la grâce, une romancière mélancolique au Flore fané, une militante exaltée au cœur plus rouge que son drapeau, une schizophrène tremblante au regard d'aquarium, une méduse dans une robe en corolle.

Le cinéma, art mineur s'il en est mais courageux dans certaines de ses ambitions, a depuis ses débuts cherché à retrouver ce filtre magique capable d'embellir les femmes et le monde, alors qu'il lui préexiste un produit infiniment plus efficace qu'on nomme l'alcool. Alcool qu'est justement entrain de négocier Anna, fraîchement remise de sa grippe, avec le barman, afin d'obtenir un tarif dégressif sur le gin. Elle est ce soir la seule représentante de la gent féminine, mais habillée des multiples personnalités ectoplasmiques évoquées plus haut, elle m'apparaît nombreuse. Sans doute aussi est-ce l'effet du martini qui me monte progressivement à la tête.

Quelques loubards abonnés aux tabourets râpeux du Simple d'esprit laissent vagabonder leur regard sur ma muse improvisée commerciale, presque étonnés de la trouver si à l'aise dans un lieu qu'ils jugent réservé, rêvant silencieusement de franchir la barrière d'indifférence qu'elle a dressé autour d'elle.

La nuit, dans les bars, les hommes abandonnent temporairement leur costume de loque droguée à la désolation pour tenter d'endosser celui de chasseurs de fantômes aux longues jambes. Tout en sachant bien qu'ils finiront seulement boulets enchaînés à leurs chevilles, trop heureux déjà d'avoir cet honneur.

 

Dimanche

Nuit tardive, le gin et le martini ont fait leur effet et rendent les pavés luisant de pluie aussi beaux que les mosaïques des anciennes cathédrales. L'alcool cultive mon lyrisme et je chuchote à Anna que j'aime l'agencement de ses vertèbres, alors qu'elle cherche simplement à les garder en position verticale. La radée a fait ressortir des odeurs de terre, d'encens et de fleurs à peine écloses, comme lors de ces soirées d'été poisseuses qu'on passait à vouloir autant embrasser les arbres que les femmes trop vieilles pour nous. Nous laissons nos âmes cabossées s'écouler le long du caniveau, elles ont froid, elles sont belles, et tremblent désormais bien trop pour avoir peur. Entre 3h15 et 4h28, je ne pense même pas une fois à me suicider.

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