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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (18)

Publié le 2 Mars 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Jeudi

Pour la première fois, je rencontre l'ami de Julia. Un grand mec tout fin, avec une barbe de bûcheron et des cheveux disposés aléatoirement, l'air sympa mais vaguement déconcentré. Quand il me sert la main, je semble déceler le jaugeage traditionnel du concurrent potentiel. A sa décharge, il ne sait sans doute pas que je suis déjà voué corps et âme à Anna pour ne pas me lancer dans des dragues suicidaires au boulot. Julia fait les présentations. Il s'appelle Pierre. Soit. J'ai jamais tellement eu la mémoire des noms, surtout concernant les hommes. Aujourd'hui, il est venu la chercher à la rédaction pour lui épargner le retour en métro – ou alors pour la fliquer, je ne sais pas trop. L'ambiance est bizarrement électrique, j'ai le sentiment qu'un truc foireux se trame en dedans.

- Alors comme ça, tu t'occupes de la rubrique culture ?

Il a dit « culture » comme j'aurais dit « manager en communication », c'est à dire avec un dédain difficilement dissimulé. Pierre doit sans doute n'avoir d'admiration que pour les vrais journalistes, ceux qui vont se faire trouer la peau dans les pays en guerre depuis cinquante ans, pas pour les branleurs qui sont payés pour écouter des albums et voir des films.
Julia tente de venir à mon secours, comme si elle sentait aussi que le courant ne passait pas.

- Yann est bien le seul qui me motive à rester ici, les autres sont bien trop cons.

Je l'aurais pas tentée, celle-là. Aller dire à son petit mari que l'unique raison qui pousse à se lever le matin pour aller bosser, c'est de retrouver un autre mec, faut avoir le goût de la discorde. Pierre semble avoir fait le même raisonnement, et fige son expression en une moue quelque peu désapprobatrice. Autant tout mettre à plat directement. Je m'en charge.

- Et non, on ne couche pas ensemble à l'heure du repas, je ne lui recommande pas de te larguer, elle ne me livre pas vos secrets intimes, donc t'as pas besoin de prendre cet air de mâle alpha à griffes rétractiles.

Dans un signe de paix, je lui pose la main sur l'épaule.
Dans le but de bien me faire comprendre que je dois pas le prendre pour un con, il me colle un marron en plein milieu de la cafétéria, sous le regard estomaqué de Julia qui n'avait sans doute jamais vu son homme se laisser aller à ce genre de familiarité.

 

Vendredi

Anna se moque de mon œil au beurre noir, en tentant de limiter les dégâts avec du bordel antiseptique.

- T'aurais pas pu faire attention ? Tout le monde va croire que je te bats, maintenant. Surtout ceux qui connaissent mon passif en matière de sports de combat.

- J'y peux rien, c'est lui qu'a pas pu s'empêcher de faire parler sa virilité.

- Je te connais, t'as encore dû chercher la merde.

- Même pas, je lui souhaitais simplement la bienvenue en précisant que je sautais pas sa copine.

- C'est bien ce que je dis.

- Les gens sont bien trop susceptibles, c'est tout.

- Et la nana avec qui tu couches pas, elle a réagi comment ?

- Elle l'a engueulé, mais je dois t'avouer que j'avais plus trop la tête à écouter.

- C'était déjà moche hier, mais ça ressemble vraiment à rien, aujourd'hui. Déjà que t'es pas bien désirable en temps normal, je vais finir par devoir te trouver un remplaçant, moi, ou une remplaçante.

- On n'abandonne pas un blessé.

- Au contraire, si on était moins hypocrites, on n'abandonnerait qu'eux. C'est comme pour les places qu'on est censés laisser aux vieux. Ils ont plus rien à espérer de l'existence et ils ont pas besoin de s'économiser pour la suite. Alors en toute logique, ils devraient se gratter.

- Tu me compares à un vieux ?

- Non, juste à un handicapé qui réclame une attention qu'il ne mérite pas.

- Tu es odieuse.

- Et toi tu adores ça.

Au final, Anna a beau tout me reprocher, elle reste là à faire office d'infirmière personnelle. Alors je tâche de ne pas trop me plaindre.

 

Samedi

Anna a fait des miracles, je ressemble au cent-deuxième dalmatien. Succès garanti lors de mon retour à la rédaction. Je me demande comment réagira Julia. J'ai toujours adoré les filles qui culpabilisent pour rien, surtout me concernant.

 

Dimanche

- Si tu devais m'assassiner, comment tu t'y prendrais ?

- Pourquoi je devrais t'assassiner ?

- Je te demande pas pourquoi, mais comment.

- J'en sais rien, moi, tu penses vraiment que je pense à ça ?

- J'espère bien. Tu vas me faire croire que tu es écrivain et que tu n'as jamais réfléchi à la manière dont tu me réglerais mon compte ?

- Bon, ok, je l'admets, je me suis déjà penché sur la question.

- Ah, je préfère ça. Alors ?

- Je suis plutôt un partisan de l'égorgement. Tu as une belle nuque, très blanche. Je trouve que ça s'y prête bien.

- Intéressant. C'est marrant, moi aussi, mon choix se porte sur la gorge. Mais je suis plus branchée étranglement. Je n'aime pas trop l'idée d'un outil intermédiaire.

- L'érotisme n'a lieu qu'au début, car les étranglés font des tronches horribles. T'as la gueule qui vire au rouge, les vaisseaux qui pètent, la langue qui bleuit...

- Il faut trouver le bon équilibre de pression. Nombreux sont ceux qui s'y prennent comme des brutes. L'étranglement est une affaire de femmes.

- A débattre.

- Pour ton égorgement, tu as en tête une arme particulière ?

- Les couteaux sacrificiels charrient une mythologie appréciable.

- Un tumi ?

- Tu connais les tumis ?

- Mon père collectionne les objets incas et aztèques, ça lui permet d'occuper sa retraite.

- La forme des tumis ne me plaît pas particulièrement. Par contre, un kaiken japonais pourrait se révéler intéressant.

- Vendu.

Les gens ont-ils si peu de sujets de conversation qu'ils se sentent obligés de faire des enfants pour combler l'ennui ?

 

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