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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (17)

Publié le 20 Février 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Journal à nouveau coupé en deux pour cause de longueur abusive.

 

Lundi

Anna rentre tard aujourd'hui, suite à une séance photo. Je l'entends pousser la porte, ses pas résonnent doucement dans l'appartement, un peu étouffé par le linoléum. Je suis déjà alité, plongé dans un bouquin, comme un bon petit vieux. Je ne sais pas si c'est ce que ressentent les couples de longue date, ce calme de l'habitude, ce vague ennui réconfortant, le sentiment de sécurité et toutes ces conneries, mais je me sens presque bien. Un enthousiasme qui a tôt fait de s'évaporer quand je la vois. J'ai toujours trouvé que le maquillage rendait les femmes laides, faisant d'elles des statues de cire sans âme ni aspérités. Chez Anna, peu habituée de cette pratique qu'elle juge débilitante, il semble au contraire creuser la lassitude. Ce n'est même plus de la fatigue, c'est un total désœuvrement qui lui brouille le visage. Elle avance lentement vers le lit, enlève juste ses chaussures, et s'assoit sur le rebord.

- Tu sais, j'en ai vraiment marre de tous ces cons.

Je ne sais pas quoi dire, alors je passe un bras autour de ses épaules, en position d'écoute.

- Les fringues de pétasse, le maquillage de bagnole volée, passent encore, je peux bien faire cet effort pour toucher mes mille balles à la fin de la journée. Mais là, vraiment, c'était le festival. Quand tu vois le niveau d'abrutissement généralisé, c'est à se demander comment le mariage peut encore être autorisé. Je croyais pourtant y être habituée. Les noces de bourges, avec la fanfare, les cotillons, les robes de douze mètres de long, ce genre de fêtes qu'on croyait éradiquées depuis, j'en sais rien, moi, au moins les années 70, quand on a remis à plat les règles du bon goût. Et pourtant, je dois avouer que j'ai été prise à la gorge par tant de beauferie, de niaiserie plouc revendiquée. C'était pathétique. Y'en a même un qui s'était mis en tête de sauter la photographe après le dessert.

- La photographe ? Toi ?

- Tout juste. Je pense qu'il a finalement changé d'avis.

- Comment ça ?

- Il faut croire que je sais pas bien m'y prendre avec les bijoux de famille, j'ai serré bien trop fort à son goût. Pour le coup, je pense que le terme « casser les couilles » peut enfin être pris au pied de la lettre.

- Il s'est plaint ?

- Oh, il a un peu gueulé, mais ça lui est pas venu à l'idée d'alerter le voisinage. Oublie pas qu'on était entre gens de bonne condition, avec des valeurs, m'voyez.

- Faut que tu arrêtes avec ça. J'ai pas envie que tu termines violée par un pervers local. Je serais obligé d'assassiner froidement tous les convives, et tu sais la flemme que j'ai quand il s'agit de me salir les mains.

- Je me fais mille balles par mariage, je peux bien gérer quelques excités de la tige, j'en ai vu d'autres. Tu veux que je te montre les photos ?

Plus qu'une invitation à faire étalage de son talent, c'est une proposition pour partager l'horreur de la journée. Elle s'installe dans le lit à côté de moi, allume son reflex, et fait défiler les images. J'ai donc enfin l'occasion de voir «en vrai » ce qu'elle m'a décrit. Les costumes de cul-serrés, les sourires crispés, le faux relâchement qui masque le vrai ennui. Le pire vient sans doute de la mariée, engoncée dans une terrible robe blanche, à la traîne interminable. On s'attendrait presque à voir voltiger des petits oiseaux dans sa chevelure, des enfants courir sur la pelouse derrière en s'aspergeant d'eau, le père se lisser la moustache en fond, satisfait d'avoir pu placer aussi avantageusement son rejeton du sexe faible. Une idée du bonheur qui ferait se pendre dans la demi-heure toute personne ayant attaqué le troisième millénaire sans regretter les habitudes matrimoniales des siècles précédents. Mais le summum du surréalisme vient sans doute du temps, neigeux, pisseux, qui s'accorderait bien plus à un terrain vague soviétique qu'à un mariage. Pourtant, personne ne semble s'en émouvoir, chacun ayant sa tenue d'été, car les conventions, c'est les conventions. Alors tout le monde doit sans doute se peler, mais qu'importe, l'honneur est sauf.
Au fil des clichés, l'humour de la situation vire au tragique. Arrive un instant où se moquer des cons devient plus déprimant qu'autre chose. Anna s'en rend compte et éteint l'appareil. Je sens qu'il est temps pour moi de dire quelque chose.

- T'inquiète pas, on finira pas comme ça.

J'ignore comment elle comprendra cette phrase. Soit cela signifie que je pense qu'on se quittera avant que la question de l'union officielle se pose, soit que j'espère au contraire préserver la relation sans m'emmerder avec la paperasse et la danse des canards. Au fond de moi, je penche plutôt pour le deuxième choix, mais allez savoir comment ça se goupille...

- Un petit remontant s'impose, tu ne crois pas ?

Anna ne perd jamais le nord. Tant que les réserves d'alcool ne sont pas vides, il reste toujours un espoir pour terminer la journée dans un meilleur état qu'elle n'a commencé.

 

Mardi

Les cernes sont un maquillage naturel qui sied très bien à certaines femmes. Anna a le mérite d'admirablement les porter, ce qui ne m'empêche de m'inquiéter pour elle.

- Comment tu vas, en ce moment ?

Anna fronce les sourcils. C'est vrai que je ne suis pas du genre à poser ces interrogations. On m'a bien trop reproché par le passé de vouloir jouer les médecins de l'âme sans en avoir les compétences, si tant est que certains les aient. Mais l'incident de la séance photo semble s'inscrire dans un cadre plus global, et je dois me rendre à l'évidence : ma muse est dans le creux de la vague.

Elle prend son temps avant de répondre, tirant longuement sur sa cigarette.

- C'est compliqué comme question.

- C'est surtout compliqué comme réponse, apparemment.

- Je ne sais pas trop.

- Tu ne sais pas trop ou tu as peur de me vexer en me disant que tu es malheureuse ?

- Je ne suis pas malheureuse. Je n'ai jamais vraiment traité le problème en tant qu'axe bonheur/malheur, de toute façon.

- Tu t'ennuies ?

- Non. Enfin, je m'ennuie au boulot, je m'ennuie quand je dors, je m'ennuie quand je me promène, je m'ennuie quand je décuite, mais sinon...

- Et tu t'ennuies pas avec moi ?

- Pourquoi je m'ennuierais avec toi ?

- Parce que je m'ennuie très souvent avec moi, moi.

Anna reste silencieuse un moment, écrasant son mégot.

- Tu réfléchis trop.

- Réfléchir pas assez rend con et trop réfléchir rend triste, sans doute existe-t-il un juste milieu...

Anna se penche vers moi.

- Tu réfléchis trop.

Nous consacrons alors activement le temps qui suit à éviter de réfléchir.

 

Mercredi

On en revient toujours au corps. Aux mains qui tremblent et aux tempes qui palpitent. On a beau penser qu'on a tout intellectualisé, que l'inspiration est affaire d'esprit en bonne disposition, une sorte de grâce spirituelle, c'est une grossière connerie.

L'écriture n'est qu'un corps en mouvement, branché sur courant alternatif.

Et l'amour, pareil. En encore plus brouillon.

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