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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (16)

Publié le 7 Février 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

Mon rapport à l'écriture a beaucoup évolué depuis que je connais Anna. Comme s'il me fallait désormais choisir entre deux types d'existences, avec chacune ses lueurs et ses angoisses. Parfois, il m'arrive de penser qu'il faudrait arrêter d'écrire pour commencer à vivre, que si je veux garder Anna auprès de moi, je devrai cesser de la voir comme une héroïne de papier. Mais on ne se défait pas si facilement du manque de la page, surtout quand on cherche à en faire son gagne-pain. D'autant qu'elle m'est irrémédiablement indispensable pour sauver tout ce que je ne dirai jamais.
Si ce journal quitte un jour la mémoire de mon ordinateur pour s'offrir sur de véritables feuillets, j'ose escompter qu'on croira à ma rédemption, à l'espoir que je place en Anna, en cette folie douce qui me terrorise presque autant qu'elle m'élève au dessus du dégoût immonde qui caractérise ma misanthropie.

Arrive un moment où quand on aime trop, on ne doit plus perdre de temps à détester le reste du monde.

 

Mardi

Question existentielle de la semaine : « manque » est-il un mot aérien, apte à s'envoler, ou au contraire doit-il se destiner à rester niché au fond de la gorge ? Voilà des heures que je le prononce avec toutes les inspirations et tonalités possibles, que je le laisse naviguer au gré des courants. J'ai le sentiment que je n'aurai jamais la réponse.
La seule chose que je sais, c'est qu'enroulé dans les cheveux mouillés d'Anna, le manque va prendre l'air sur la terrasse. Il revient toujours, bien sûr, dès que le soleil se lève, mais avec suffisamment de légèreté pour que je puisse le porter autour du cou sans risquer de me retrouver plaqué au sol par l'inquiétude.
Il me semble qu'on peut parler d'un certain progrès. Les instants d'éternité ne sont désormais plus systématiquement suivis de puits sans fond.

 

Mercredi

Exceptionnellement, car immobilisé dans un train en panne, je retourne faire un passage par l'écriture manuscrite. N'ayant plus touché un véritable stylo depuis mes années de fac, la réhabilitation est difficile. J'ai plus l'impression que le crayon agresse la papier qu'autre chose. Mais j'aime ce grattement sur la page, disparu avec l'informatique. J'ai beau ne rien écrire d'intéressant, je me concentre sur ce bruit.
En définitive, il m'avait manqué.

 

Jeudi

Suite aux conseils d'Anna, je reprends l'écriture de mon livre. C'est assez intimidant de passer de ce journal servant avant tout d'exutoire à un roman en potentiel devenir condamné à certains impératifs de qualité et de sérieux. J'essaye surtout de ne pas parler de moi à chaque retour à la ligne, mais quel est l'intérêt d'être écrivain si ce n'est pas pour balancer de l'égocentrisme par pleines cagettes ? Autant demander à un pâtissier d'éviter le sucre ou à une danseuse de s'en tenir au fauteuil roulant.

 

Vendredi

Un jour, je ferai un bouquin sur la manière dont Anna brise son poignet quand elle fume une cigarette. C'est infiniment plus intéressant que les avancées de la physique ces cinquante dernières années, que le désastre de la fonte des glaces, que la somme des œuvres de Bernard Henri-Levy (pas bien difficile), que la combinaison du loto connue la veille.
L'univers dans une cassure, la beauté dans un angle obtus, tous les Botticelli du monde peuvent remballer leurs Vénus et les ranger au placard des tentatives avortées d'extases totales.
Quand Nietzsche a libéré l'homme de Dieu, il devait se douter que quelque chose de bien plus ambitieux se tramait à l'horizon.

 

Samedi

- J'ai repris l'écriture de mon livre.

Euclide vide son verre avant de répondre.

- T'as enfin réussi à mettre de côté tes angoisses de progéniture pour te consacrer à ton véritable enfant ?

- Il faut croire.

- Anna en pense quoi ?

- C'est elle qui m'a poussé à m'y remettre. Soi-disant que j'avais mauvais caractère.

- Par « mauvais caractère », elle entendait « insortable » ?

- Dans ce genre-là.

- Alors je la suis sur ce point.

- Je sais pas trop où ça va me mener.

- Si tu voulais des certitudes, fallait pas faire écrivain, mais bosser dans l'administration. Ne pas savoir où aller est le meilleur moyen d'arriver quelque part, quoiqu'en dise Sénèque.

Euclide n'est pas seulement spécialiste du théâtre anglais, il a également lu tous les penseurs grecs, et d'après lui, ils sont fortement surévalués.

 

Dimanche

Anna arrive en retard au rendez-vous que nous avions vaguement fixé au Simple d'esprit, elle peut donc tout aussi bien se révéler en avance. Je suis simplement déjà là. Elle arbore aujourd'hui un chignon maladroitement tenu par deux pinceaux placés en croix.

- Tu te la joues femme de peintre, maintenant ?

- Dit celui qui ne fait même plus l'effort de cacher son regard éternellement délavé de poète maudit ?

Le décor est planté. Sans échauffement. On ne s'embarrasse jamais d'intimités en public. On pourrait penser à deux amants qui ne voudraient pas se faire prendre. C'est plutôt parce qu'on ne supporte pas que les autres se lèchent devant nous, alors on tâche de ne pas être pris nous-mêmes à ce petit jeu.

- Qu'est-ce que tu bois ?

- Mon martini habituel.

- Bon bah je vais...

- Ton gin est en route.

Elle s'assoit en face de moi.

- Voilà ce que j'aime chez toi, ta prévoyance.

- Tu es heureusement imprévisible dans un tas de domaines, mais niveau alcool, je semble déceler une certaine rigueur dans la continuité.

- Normal. On n'a jamais rien inventé de mieux que le gin. C'est le seul alcool qui a seulement le goût de l'alcool. Tu en connais beaucoup, des choses qui sont seulement ce qu'elles sont censées être ?

 

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