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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (15)

Publié le 1 Février 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

Au journal, tout le monde me reproche ma mine déconfite, mes cernes durablement imprimées et mon humeur exécrable. Je leur reproche leurs sourires bêlants de bêtise, la vacuité complète de leur existence, et l'insupportable talent qu'ils dédient à me casser les couilles. Chacun son fardeau.

 

Mardi

Seule Julia trouve grâce à mes yeux, pour la bonne raison qu'elle se fout de mon état. Sans doute parce que le sien est encore plus mauvais. Ses cheveux blonds ont l'air de déteindre sur la table en formica de la cantine, ils virent au blanc. Elle est la première à aborder le sujet.

- Ça t'est déjà arrivé de dormir ?

- Comment ça ?

- Je veux dire, dormir vraiment. Sans te réveiller fatigué, sans avoir l'impression que ton sommeil n'a été qu'une lutte contre la nuit.

Je n'ai pas encore parlé à Julia de mes problèmes d'insomnies, ni de ceux d'Anna – vu que je ne lui ai pas parlé d'Anna tout court, mais visiblement, elle a également des relations conflictuelles avec Morphée.

- A la limite, quand tu dors pas, tu dors pas. Tu le sais, tu t'en rends compte, tu prends des cachetons, ou alors tu te fais une raison. Moi, je dors. Mais c'est comme si je dormais à vide.

- Je connais. En fait, il ne m'est arrivé qu'une seule fois de dormir.

- Ah oui ? A quelle occasion ?

- Pour une opération. Anesthésie générale. La meilleure sieste de ma vie.

Julia me regarde comme si je venais de lui apporter une solution miracle. Et moi, fatigué de réfléchir, je lance de but en blanc, afin de valider ou non mon hypothèse précédemment évoquée.

- Tu as quelqu'un dans ta vie ?

Terminé le regard exalté, elle retrouve celui de notre première rencontre, où elle semblait hésiter entre le dragueur minable et le fou à lier. Elle réfléchit puis lâche :

- C'est compliqué.

- C'est une réponse de statut facebook, ça.

- J'ai un ami, oui, mais... il trouve que je passe trop de temps à bosser. Alors ça fait des embrouilles, bref, les conneries habituelles. C'est pas très intéressant.

Je réalise que je m'étais trompé. Julia mène bien deux combats de front : la reconnaissance de son intégrité journalistique et l'équilibre de son couple. Elle finira donc par expérimenter le double échec. En attendant, elle est pâle à en devenir transparente.

- Et toi ?

Alors je me rends compte que je pouvais bien me foutre de sa réponse vaseuse, mais que je suis incapable d'en fournir une satisfaisante. Comme qualifier Anna... une amie ? Non, trop insignifiant. Compagne ? Ce n'est pas mon hamster. Nana, copine, Camarade de déprime, muse suprême, source de mes plus grandes joies et de ma plus profonde paranoïa ? A partir de quand la relation devient-elle suffisamment sérieuse et officielle pour qu'on puisse lui accoler un nom ? J'ai furtivement le souvenir d'un ancien collègue de fac, philosophe improvisé de son état et ratisseur de boîtes de nuit, qui m'avait fait part de sa définition idéale de la relation amoureuse : « Amie dans la vie, femme dans le lit ! »
C'est en partie grâce à ce genre de dictons que ce gars est passé de « collègue » à « ancien collègue ».

- C'est compliqué.

 

Mercredi

On croit toujours que le nihilisme et la misanthropie nous habituent à tout. Que plus rien ne peut nous étonner. Et pourtant si. Le capacité des cons à repousser les limites de leur terrain d'action ne cessera jamais de me prendre de cours.

Alors que je m'abandonne en désespoir de cause devant la télévision – a-t-elle encore de nos jours une autre utilité que celle de remplir le temps consacré à rien ? - je tombe sur un sujet du JT totalement absurde. Il est question d'une autoroute fraîchement terminée et.. inaugurée. Par tous les paumés du coin qui n'ont rien trouvé de mieux un dimanche aprem – car conscient de la gravité de l'événement, le JT a gardé ça en stock tout le début de semaine – que de sortir le vélo, les habits de randonnée, les enfants, et de venir marcher ou rouler sur cette grande étendue goudronnée encore vierge de véhicules motorisés. Un journaliste qui a sans doute perdu à la courte paille pose des questions passionnantes où le désœuvrement se mêle à l'entrain forcé :

« Pourquoi vous êtes venus aujourd'hui ? »

C'est à cet instant qu'un homme "quechua" (chaussures jaunes quechua, pantalon vert pomme quechua, sweat bleu électrique quechua et sac à dos jaune quechua), trop heureux de passer à la télé, répond :

« Bah c'est extraordinaire de parcourir une autoroute à pied. On est un peu des privilégiés car on pourra peut-être plus jamais refaire ça de notre vie ».

Voilà donc où se situe l'ambition du con moyen à notre époque. Venir faire le cake en bicyclette devant trois journaleux punis avec pour seul prétexte l'originalité prétendue de l'action. Et dire que pour beaucoup, cela constituera leur unique espace de transgression :

« Papy, tu as fait la révolution ? »
« Non, j'ai marché sur une autoroute ouverte au public lors d'une inauguration, alors que normalement on peut juste rouler en voiture. »
« Pourquoi tu as fait ça ? »
« Euh bah, parce que je le pouvais. Et que.. euh...j'avais le droit. Et que c'était amusant. Deux minutes. En fait, on s'est vite fait chier, parce qu'une autoroute, c'est long et plat, et puis... c'est tout. Merde alors, pourquoi j'ai fait ça ? »

Moralité : Puisque les cons sont trop nombreux, débarrassez-vous de votre télé.

 

Jeudi

Astuce pour s'en sortir en société, ou plus particulièrement pendant une exposition d'art contemporain, qui se compose à 90% d'arnaques, à 9% de trucs chiants et à 1% d’œuvres non livrées à temps. Si une personne vient vous voir, convaincue que votre air circonspect est un gage de compréhension vis à vis de l'empilement de pneus qui occupe tout le hall, et vous demande d'un ton plein de candeur quel est le sens caché de cette sculpture, gardez à l'esprit cette réponse :

« C'est une métaphore de l'homme dans son dénuement le plus total face à l'absurdité du monde ».

Fonctionne avec tout. Ou alors, vous avez la version d'Anna :

« Un tas de pneus, avant toute autre chose, c'est quand-même un tas de pneus. Et ça ne sera toujours qu'un satané tas de pneus. Foutons le camp »

 

Vendredi

Guerre moite au Mali. Grasse mat' dans mon lit.

 

Samedi

Au resto japonais, je fais part à Anna d'une information pour le moins essentielle qui me revient en tête.

- J'ai appris qu'au cours de sa vie, une femme avalait en moyenne 3kg de rouge à lèvres

Anna hausse les épaules.

- Mouais, moi je préfère les sushis. Après, chacun son truc, je juge pas.

Joignant le geste à la parole, elle reprend.

- Et à bien y réfléchir, je crois que je connais des mecs qui doivent au moins en être à 700 ou 800 grammes.

 

Dimanche

Anna et ses consœurs ont un morceau assez phénoménal qui conclut généralement leurs concerts : Matriochka. Tout commence avec une ligne mélodique au piano par Sabine, chantant par dessus. Une balade en apparence toute simple. Puis Isabelle s'ajoute avec la batterie, rajoutant un instrument et une voix. C'est alors que la première guitare arrive par le biais de Diane, le chant étant maintenant assuré par les trois femmes. Anna, habituellement au premier plan, arrive en dernier pour porter le coup de grâce. Le morceau bascule dans une sorte de transe ponctuée de clameurs tribales. Le principe des poupées russes est respecté. De l'unité naît la multitude et l'ensemble finit par ne refaire plus qu'un. Au bout d'environ sept minutes, chaque fille arrête une à une de jouer et de chanter jusqu'à laisser Anna seule avec sa guitare.

A ce moment-là, je suis généralement déjà en morceaux.

 

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