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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (13)

Publié le 20 Janvier 2013 par Asoliloque in journal, sisyphe, écriture

Journal de la semaine exceptionnellement coupé en deux, eu égard à sa longueur inhabituelle.

Lundi

On n'attend plus rien des répondeurs. La preuve, ils sont entrain de disparaître. Nous vivons dans l'immédiateté, il faut saisir l'appel au vol ou le perdre pour toujours. S'il n'y a pas de nouvelle sonnerie, c'est que ça n'en valait pas la peine.

Alors pourquoi faut-il que j'écoute ma messagerie aujourd'hui ? J'aurais pu rater ça, dans l'ignorance la plus complète, je ne m'en serais pas plus mal porté. Mais non, je ne peux pas m'empêcher de me renseigner :

« Salut Yann, c'est Agathe. Je sais, ça fait longtemps, ça va t'étonner que je t'appelle, mais je fais une petite bouffe chez moi demain avec des amis, et... je sais pas, j'ai eu envie de te revoir. T'es pas obligé, hein. Si tu as quelqu'un, tu peux venir avec, y'a pas de souci. Donc voilà, tiens moi au courant. Je te file déjà mon adresse et mon nouveau numéro de portable...».

Bordel.

Je n'avais pas eu besoin du prénom, j'aurais reconnu la voix entre mille. Une voix dont les derniers accents remontaient à trois ans. Et que j'avais côtoyée intimement pendant une période équivalente. La grande aventure de la vingtaine, les egos qui s'accordent, l'envie de se caser, d'envoyer la solitude soliloquer dans son coin. Jusqu'au crash, en plein vol, parce que c'est bien plus marrant comme ça.

Pourquoi faut-il qu'elle me rappelle maintenant ? Evidemment, en bon masochiste de compétition, j'ai envie d'y aller. C'est du passé. Anna n'a pas de souci à se faire. De toute façon, elle ne se fait jamais de souci, sauf quand le gin vient à manquer.

 

Mardi

Je décide de venir à l'improviste, autant marquer les esprits. Je ne sais même pas qui sont les autres amis qui doivent être là. A l'époque, nous n'en n'avions aucun en commun vu que nous n'en avions aucun tout court. Sûrement des électrons qui gravitent autour de sa nouvelle vie.

Je réalise aussi que je vais devoir rencontrer son nouveau mec. J'avais eu vent de cette information après notre rupture, Agathe n'est pas du genre à rester seule. Mais comme je déteste les luttes de coqs dopés à la testostérone, je n'avais pas cherché à en savoir plus.

Quand la porte s'ouvre, j'ai beau essayer de rester digne, c'est un choc de me retrouver en face d'elle. Toujours cette chevelure brune en cascade, ces yeux gris, ce nez trop grand pour n'importe qui sauf elle. Mais malgré tout, elle a changé, ça se joue au niveau du regard, du creusement des joues. Rien de bien aberrant, elle a simplement trois ans de plus, le temps se charge juste de rappeler qu'il empile irrémédiablement les heures.

Si c'est un choc pour moi, c'est un tsunami pour elle. Elle écarquille ses immenses pupilles, bloque sa bouche en un « o » parfait.

- Oh, tu es venu.

- Comme tu vois.

- Tu es tout seul ?

- Ici ou dans la vie ?

- Je ne sais pas. Ici.

- Ici, oui.

- Je suis contente que tu sois là.

On dirait une séquestrée tiraillée par le syndrome de Stockholm. Sa joie est littéralement bouffée par le stress.

- C'est spécial.

- Un peu, oui. Mais de l'eau a coulé sous les ponts, non ?

- Comme tu dis.

On pourrait continuer des heures à se balancer des banalités sur la défensive. Mais c'est à cet instant que je remarque ça derrière elle, contre le mur. Putain, je n'y avais même pas pensé.

- Est-ce que ça va ?

- Il est à toi ?

Elle se retourne pour venir poser son regard sur la cible du mien.

- Qui ça, Nathan ? Ben oui.

Nathan. Cette chose dans la poussette a donc un nom. Et une mère. Agathe est maman. Je crois que je vais m'évanouir.

- Donc t'en es vraiment arrivée là ?

- A faire un gosse ? Ne me dis pas que t'as encore tes principes merdiques...

- Mes principes merdiques ?

- Exactement. Tu savais très bien que j'en avais envie. C'est même pour ça qu'on s'est séparés.

En effet, accessoirement, c'était pour cette raison. Un joyeux cocktail d’oestrogènes et d'horloge biologique qui tourne à toute vitesse.

- Je pensais que ça te passerait.

- Que ça me passerait ? Tu te rends compte de ce que tu dis ?

- On avait pourtant les idées claires. Ne pas s'embarrasser de ce genre de poids. Vivre tranquillement sans se laisser avoir par l'instinct de reproduction.

- T'as toujours été qu'une putain de tête brûlée qui se foutait de tout. Il y a moment où il faut grandir et arrêter de jouer les névrosés fuyant les responsabilités.

- Et se faire mettre en cloque pour trimbaler un chiard qui va te voler la moindre parcelle de temps disponible, te plomber tes nuits, te vomir dessus, et te rappeler que tu n'es qu'un maillon dans la merveilleuse chaîne de l'espèce humaine.

- Figure-toi que je n'ai jamais été aussi heureuse que depuis que j'ai Nathan.

- Du bonheur par procuration, tu parles d'une ambition...

- Le bonheur n'existe que par procuration, tu le sais aussi bien que moi. Quant à tes ambitions, j'aimerais bien savoir où elles se situent. Je suppose que tu t'es encore trouvé une nana bien tordue, que tu fantasmes dessus comme un mort de faim, et que tu crèves de trouille à l'idée qu'elle en ait marre de toi ?

Le grand problème d'Agathe. Sa perspicacité à toute épreuve. Devant mon absence de réponse, elle relance.

- Tu as l'air en effet bien plus heureux que moi.

Elle va sortir Nathan de sa poussette et me le pointe sous le nez, avant de s'adresser à lui comme à un handicapé mental.

- Lui, c'est Yann. On dirait pas, mais il est très content de te voir.

Le gosse semble bien plus concentré à remplir sa couche qu'à s'occuper de mon cas. Je n'arrive toujours pas à me remettre de voir mon ancienne muse s'extasier devant cet embryon à peine décongelé.

- Si à l'époque, tu t'étais vue, tu aurais pleuré de pitié.

- Mais fort heureusement, j'ai arrêté d'être une rebelle de pacotille. J'ai décidé de privilégier la vie à la mort.

- Pas seulement le bonheur, la vie aussi par procuration, à ce que je vois.

- Pourquoi je t'ai rappelé ? J'avais oublié que t'es juste un sale con.

- Ne t'inquiète pas, je m'en vais, je peux pas supporter plus longtemps ce spectacle navrant. Tu féliciteras le papa pour moi.

C'est sur ces dernières paroles que je tire un trait définitif sur un pan entier de mon existence qui aurait dû se refermer bien plus tôt.

 

Le soir, blotti contre Anna, dans le noir et les effluves d'alcool, j'accuse le coup.

- Promets-moi que tu finiras pas comme ça.

Elle ne sait même pas de quoi je parle, elle reste silencieuse. Elle reste toujours silencieuse quand elle n'a rien à dire.

Faut-il avoir un niveau de narcissisme crevant le plafond pour se dire que partager son amour avec des êtres dont certains sont issus à moitié de son propre corps est un acte qui se défend. Que se passerait-il si jamais Anna était prise au piège de la sorte ? Me deviendrait-elle aussi repoussante que m'est apparue Agathe tout à l'heure ?

Au delà de tout ça, je ne peux m'empêcher de repenser à la phrase d'Agathe : « Le bonheur n'existe que par procuration ». Au fond, il ne s'agit que de cela. Même concernant Anna. Elle n'est ici que parce que je suis incapable de supporter son absence. Alors pourquoi le fait qu'Agathe soit heureuse grâce à son gosse devrait-il être plus répréhensible ?

Non, définitivement, je comprends qu'on puisse trouver un sens à la vie par le biais d'une brune musicienne et alcoolique, pas que la révélation ait lieu au moyen d'un morceau d'humain pleurant sans cesse et voyant en ses doigts de pied un repas potentiellement succulent. Question d'idéal esthétique.

 

Mercredi

Comme à l'accoutumée, Euclide me sert à nouveau de réceptacle pour que je puisse déverser mes déchets existentiels. Après que je lui ai fait le compte-rendu, il me lâche avec son calme habituel :

- Au final, il est où, le problème ?

- Tu trouves pas que c'est un gâchis incroyable ?

- Si Agathe a envie d'avoir un mari et des gosses, qu'est-ce que ça peut bien te foutre ? Vous avez précisément rompu pour cette raison. T'espérais quoi ?

- Agathe était typiquement le genre de nana à ne pas succomber aux chères petites têtes blondes, alors...

- Alors tu penses qu'Anna va virer pareil.

- On dirait qu'elles pensent toutes à ça.

- Elle t'a déjà fait comprendre qu'elle souhaitait des gosses ?

- Non. J'en sais rien, on n'en a jamais parlé. Tu penses bien qu'on a des sujets de discussion plus intéressants. On n'aborde déjà pas la question du statut réel de notre relation, alors les enfants... Mais elle semble tout autant les détester que moi.

- Et voilà. Encore une fois, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et tu t'inquiètes pour que dalle parce t'as rien de mieux à faire. Profite du temps que tu as avec Anna, et si jamais il lui prend l'envie de faire chauffer des biberons, il sera toujours temps de mettre fin à cette histoire. Tu redeviendras le célibataire taciturne et misanthrope que tu te plaisais tant à incarner dans ta folle jeunesse.

- Hors de question, j'ai trop besoin d'elle.

- Ne va pas ensuite reprocher aux gens d'être esclaves de leurs hormones.

- Merde.

- Finalement, on se complète bien. Je suis terrifié à l'idée que les femmes restent, et toi tu es terrifié à l'idée qu'elles s'en aillent. A ton avis, qui est le plus con des deux ?

 

 

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