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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (12)

Publié le 12 Janvier 2013 par Asoliloque in journal, écriture, sisyphe

Lundi

Il faut un romantisme fou pour penser que voyager a encore un sens aujourd'hui, que chaque aéroport ne débouche pas sur la même laideur. Les problèmes sont parfois différents mais l'ennui est équivalent. Oui, un romantisme fou. Ou beaucoup de stupidité. Mais la frontière est souvent vaporeuse entre les deux. J'en sais quelque chose.

 

Mardi

L'inconvénient quand on sort avec une bisexuelle est que la menace peut venir des deux bords. Par exemple, quand j'ai rencontré les autres nanas fondant le groupe avec lequel se produit Anna, j'étais déjà prêt à rendre les armes sur tapis rouge. Elle a eu tôt fait de me rassurer :

- Ne t'inquiète pas, j'ai déjà couché avec Isabelle et Diane, enfin pas en même temps, mais bref, maintenant, c'est purement amical et professionnel. Quant à Sabine, elle est plus hétéro que toi, donc pas de souci.

- Comment ça, plus hétéro que moi ?

Depuis, et même si je ne les vois qu'occasionnellement, je m'entends très bien avec ces diablesses à guitares.

 

Mercredi

Le groupe d'Anna s'appelle Octaves sanguines. J'ai appris que l'octave ne faisait pas seulement référence à la gamme mais désignait également une position défensive à l'escrime. Musique et combat, voilà comment peut-on définir la transe qui semble traverser les quatre membres du groupe quand elles sont lancées. Que ce soit en français, en anglais, en espagnol, ou à l'aide des rudiments de russe qu'a gardés Anna par sa mère, il m'est souvent impossible de suivre un concert complet sans basculer dans un état proche de la catalepsie. J'ignore si c'est grâce à la musique ou parce que ma muse est aux manettes, mais mon corps se fige totalement, en intense réceptivité. C'est à la fois insupportable et aussi indispensable qu'une margarita à quatre heures du matin quand personne n'est encore couché.

Par contre, une fois le concert fini, il ne faut pas me poser une seule question nécessitant un minimum de réflexion, j'en oublierais presque mes tables de multiplication.

 

Jeudi

La phrase de la semaine est signée Yann Moix :

"- Il y a deux types de gens. Ceux qui pensent quelques fois à la mort et les cons.

- Je pense pas à la mort, moi, lui répond Christophe Beaugrand.

- Bah t'es un con."

 

Vendredi

Scène surréaliste dans le train. Un homme s'assoie à côté de moi, sort son ordinateur portable, une vieille bécane qui doit peser plus lourd qu'un sèche-linge, ouvre sa session. En fond d'écran, un logo énorme, celui d'une entreprise, probablement la sienne (il est déjà suffisamment malsain d'avoir comme fond d'écran le logo d'une entreprise, alors si en plus c'est une concurrente...). Puis il charge un fichier texte long comme le bras. Ne pouvant pas résister et n'ayant rien de plus intéressant à foutre, je bloque mon regard de biais pour en étudier le contenu. C'est alors que je me sens assailli par une grande fatigue, celle qui se manifeste quand je n'arrive plus à trouver aucun sens à l'existence. Extrait :

« Résumé de la réunion du 10/01/13. Superviseur : Paul Adam. Superviseur adjoint (probablement celui qui supervise le superviseur) : Jacques Lancier.

Sujet 1B : Etiquettes.

Problème : Gérer les étiquettes semi-déchirées.

Discussion : En cas d'étiquette semi-déchirée, il a été décidé qu'il faudrait remplacer l'étiquette intégralement.

Problème subsidiaire : Gérer le réapprovisionnement d'étiquettes de secours.

Personnel mandaté : Jean-Pierre Brac et Lucie Opinia. »

Question existentielle : Si cet homme, qui consacre au moins trente-cinq heures de sa vie par semaine à la gestion des étiquettes de secours, craque, et massacre sa femme, ses enfants, fait sauter sa boîte avant de se flinguer, son comportement ne devra-t-il pas être considéré comme plus normal que celui qui l'anime en ce moment, à savoir lire religieusement un rapport de réunion de trois-cent quinze pages dédiée aux papiers déchirés ?

Mon prof de philo disait : « La différence entre le chien et l'homme, c'est que seul l'homme peut se rendre compte qu'il a une vie de chien. » Je réalise soudainement que son argument était fortement optimiste. Dans la majeure partie des cas, l'homme ne semble pas capable de s'en rendre compte. A moins qu'il s'en accommode parfaitement. Ce qui serait encore plus terrifiant.

 

Samedi

Mon morceau de la semaine est On ne meurt plus d'amour, de Robi. Parce que l'air de rien, cette demoiselle fraîchement débarquée a tout compris. Avec la sourde mélancolie que cela implique.

 

Dimanche

Retour à Train perdu, wagon mort. Chaque lecture venant faire résonner un nouveau petit quelque-chose dans mon cerveau engourdi :

« Elle s'est assise par terre, contre la porte des toilettes.

- Tu peux me donner une cigarette ?

Elle l'a allumée d'un air las, avec des gestes d'oiseau malade. Pourvu qu'elle ne se mette pas à pleurer. L'angoisse due à la nuit. La fatigue. Je l'ai encouragée à reprendre sa confession.
Elle s'est tue un instant, le temps de tout remettre en ordre, dans sa tête. Et puis c'est sorti.
En bloc.

- Je me suis aperçue aussi, qu'à chaque fois que je disais que ma musique préférée, c'était le rock, je n'avais jamais honte de donner une mauvaise réponse, non, je n'étais pas la crétine de base, je gardais une sorte de dignité, j'étais prête à me défendre, pensant sincèrement que l'autre, là, le mozardien, ou le mec qui adore Miles Davis, eh bien il avait tort, il n'y connaissait que dalle, ne faisait pas partie du même monde, n'avait pas le mental suffisamment développé pour comprendre ce qui, pour moi, était évident, et du coup, petit à petit, je ne me suis pas sentie supérieure, non, ce n'est pas ça, je me suis sentie, au moins aussi intelligente que l'autre. Enfin.

Ouf. D'une traite. C'était sorti d'une traite. »

 

 

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