Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
asoliloque.overblog.com

Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (10)

Publié le 26 Décembre 2012 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Lundi

Je n'arrive pas à croire que des gens puissent réserver un billet et aller ensemble à un spectacle de danse, comme si de rien n'était. La danse, quand elle n'est pas profondément ridicule, est une affaire bien trop privée pour être exposé au quidam moyen. C'est un strip-tease de l'âme, une relation de un à un, un cadeau pour privilégiés triés sur le volet.
Au même titre que je trouve les amoureux s'embrassant dans la rue profondément obscènes, je ne peux concevoir la danse comme un art ouvert au public. Ou alors ce n'est pas de la danse, ça s'appelle de la gymnastique.

 

Mardi

Désormais, au journal, je déjeune avec Julia, la walkyrie venue d'Arras. Elle est pleine d'espoir et d'intégrité, elle prend son métier au sérieux, c'en est presque touchant.

- Au bout d'un moment, si on est même plus capables d'avoir un minimum d'indépendance vis à vis des politiques, autour les laisser écrire nos papiers à notre place.

- C'est souvent le cas.

- Bah ça m'énerve. Si on prend les gens pour des cons à ce point, faut pas s'étonner qu'ils le deviennent.

- Tu préconises quoi ?

- De les envoyer chier, eux et leurs chèques.

C'est vraiment émouvant, d'autant plus que c'est sincère. Fut un temps où je raisonnais de la sorte. Puis j'ai compris que je ne pouvais pas mener deux combats perdus d'avance de front. C'était soit la révolution, soit essayer de me dépêtrer de mon pessimisme amoureux. Étant donné mon égocentrisme avancé, j'ai choisi le second problème. J'ai arrêté de vouloir sauver le monde pour tenter de sauver ma tête. Ce fut un échec retentissant.

Quelle doit-être la vie personnelle de Julia ? Soit elle a quelqu'un qui la comble suffisamment pour qu'elle n'ait pas à s'inquiéter de ce versant-là de son existence et elle peut se concentrer pleinement sur le combat pour la vérité. Soit elle a définitivement fait une croix dessus et a pour le coup tout le temps de lutter contre la corruption. Une version moderne de la nonne, qui au lieu de se consacrer à Dieu, se jette corps et âme dans le militantisme.

Finalement, je ne suis peut-être pas si loin, en lui donnant le statue de walkyrie. Elle est vierge de l'esprit, le cynisme et le nihilisme n'ayant pas encore tout dévoré comme la pire des gangrènes.

 

Mercredi

Anna me rejoint au Simple d'esprit avec un horrible bonnet d'inspiration péruvienne sur la tête. Pour une fois, je ne sais pas si les gens qui se retournent sur son passage le font grâce à sa terrible beauté ou à cause de cette chose vissée sur son crâne.

- Tu m'expliques ?

- De quoi ?

- Ce truc.

- Ah le bonnet ? Il est bien, hein ?

- Non, il est immonde. D'où tu sors ça ?

- Je l'ai tricoté, figure-toi.

- Ça explique bien des choses... tu pouvais pas en acheter un vrai, comme tout le monde ?

- Ça me fait déjà suffisamment mal de dépenser de l'argent dans des objets aussi secondaires que des fringues, alors quand j'ai la capacité d'en confectionner un moi-même, j'en profite.

- Le problème est sans doute dans l'appréciation du mot « capacité ».

- J'ai froid aux oreilles, je me fais un bonnet.

- … et dans l'appréciation du mot « bonnet ». On dirait plus un filet de pêche. Il va aussi bien te protéger du froid qu'un sac plastique.

- Tu m'accompagnes faire du shopping ?

Je manque de m'étouffer avec mon martini.

- Je te demande pardon ?

- Il y a une nouvelle boutique de vinyles qui vient d'ouvrir, et vu que tu connais plus de trucs que moi concernant ces vieilleries, t'auras sûrement des trucs à me conseiller.

- Mais... quel rapport avec ton bonnet ?

- Avec mon bonnet, aucun. T'étais encore là-dessus ?

- Bah...

- Tu croyais que je t'invitais à acheter des sapes avec moi ? Jusqu'à nouvel ordre, on partage pas les mêmes vêtements, ou alors c'est un fantasme dont tu devras me reparler, mais en attendant, tu ne me serais d'aucune utilité et tu te ferais chier. Bon, on y va ? Pour les vinyles.

Contrairement au commun des mortels, Anna n'annonce jamais quand elle change de sujet. Il suffit que ça l'ennuie, et elle enchaîne. Je finirai par m'y faire un jour. J'espère juste que d'ici là, elle ne me zappera pas de la sorte sans que je m'en rende compte.

 

Jeudi

Décidément, je hais les escaliers en colimaçon. C'est probablement une des inventions les plus stupides, juste avant le ski et juste après le sachet de fromage rappé fermeture facile impossible à ouvrir.

 

Vendredi

Mon morceau de la semaine : Tout ça me tourmente, de Benjamin Biolay, avec Jeanne Cherhal au chœur, qui contrairement à sa carrière solo, est calme et sérieuse, ce qui la rend d'autant plus désirable.

« J'ai même pas vu qu't'étais partie / Par le dernier des vols de nuit / Avec mes rires et les lambris / Le ciel, ton cul et nos amis / Ça me tourmente aussi. »

Où l'éternelle majesté de l'euphémisme.

 

Samedi

La phrase de la semaine est à mettre au crédit d'Anna après qu'elle a vu un documentaire sur les NDE (near death experiences), où des patients passés à deux doigts du trépas se mettent alors à réaliser plein de projets : « Je ne sais pas si le fait d'avoir besoin d'une expérience de mort imminente pour goûter une expérience de vie éminente suffit à prouver que l'existence n'a aucun sens, mais à défaut, c'est sûr qu'elle va pas dans le bon. »

 

Dimanche

L'inconvénient quand deux névrosés s'acoquinent, c'est que cela double la probabilité d'apparition des crises d'angoisse.

Il suffit de peu. Un verre d'alcool avalé trop vite, une musique, un éclat de voix, une odeur, un petit enrayage dans la machine, pour que le monde commence à s'effondrer. Dans la majeure partie des cas, il n'y d'ailleurs aucune raison, du moins identifiable. Un effet papillon dont la chaîne des causes et des conséquences est trop longue pour qu'on puisse en remonter les maillons.

Ce soir, tombée de nulle part, la crise s'abat sur Anna. Je connais aussi bien qu'elle le monstre invisible avec lequel elle se bat, l'esprit malade qui fait calancher le corps. La Terre s'ouvre en deux, on a l'impression que les gens vont venir nous étouffer, nous marcher dessus, qu'on sera enterré vivant et qu'on va crever à petit peu dans une douleur terrible. C'est la défaite de tous les sens, le dérèglement général. La vue se trouble, les oreilles sifflent, les papilles n'ont plus que le goût de la poussière et l'univers, la texture du papier de verre. Et on ne sent plus que le sang.

Dans ces moments, il n'y a pas grand-chose à dire. Pas de belles paroles, pas de mots d'amours chuchotés au creux de l'oreille. Pas de « je t'aime » qui sauvent de la peur. Il n'y a que la patience.
Je la sers juste assez pour maîtriser ses tremblements, je caresse son dos, j'attends que le temps reprenne son cours normal, seulement accompagné par un horrible silence, ponctué de sanglots étranglés et de claquements de dents.
Je sais que je suis son seul point d'ancrage, que je ne dois surtout pas me faire entraîner par les va-et- vient de la marée. Pourtant, cela relève de la torture de voir cette femme habituellement si grande et sûre d'elle se retrouver roulée en boule au sol, telle une bête blessée, pendant que je tente de l'empêcher de lâcher prise.
J'ignore s'il existe une relation plus intime que celle qui se noue à ce point de non retour. A côte de ça, le sexe est un bon moment passé entre copains.
C'est peut-être la peur de la mort, de la solitude, un tas d'autres choses, beaucoup de honte sans doute, pas vraiment explicable. Un bordel psychique où Freud s'est placé en maquereau pour rafler la mise en brevetant des mots, des solutions pour divans, des traumas à la carte et à la pelle. On a qu'à se baisser pour trier, faire son petit cocktail.

Mais à cet instant, on ne choisit pas. On ne pense même plus, d'ailleurs, on ne réfléchit plus, on éprouve. On transpire et on chiale l'existence. Une extase sans forme, sans plaisir, une antenne radio qui ne capte plus que nos ondes, rebondissant contre les parois du crâne, derrière les yeux, au bout des doigts.
Anna est une boule d'électricité, et je suis le paratonnerre qui canalise tant bien que mal son énergie.
Suis-je un monstre en déclarant qu'au fond, je ne crois pas avoir été aussi heureux qu'à ces occasions ? Car je suis alors sûr de deux choses : je l'aime beaucoup trop pour penser une seule seconde à la laisser subir ça toute seule. Et quand ce sera mon tour de côtoyer l'enfer, je sais que jamais elle ne m'abandonnera dans cet état. Deux certitudes qui lient deux êtres entre eux face à l'abîme, combien peuvent se targuer de les avoir ? Je crois que cette combinaison de certitudes se nomme la confiance, mais on lui donne désormais trop de sens pour qu'elle en ait encore un propre.

La crise se calme. Anna respire encore trop rapidement. Je l'encourage, toujours silencieusement, à se caler sur mon rythme. Petit à petit, le canon se mue en unisson.
Je broie sa mains dans la mienne, vérifie qu'elle est bien reliée à son poignet, son bras, son épaule. Ma muse est toujours en un seul morceau, haletante, mais bien là.

Nous n'en reparlerons pas, nous n'en reparlons jamais. Nous ne croyons pas aux psychanalyses post-traumatiques. On se contente de laisser la nuit passer, enlacés piteusement sur un coin de carrelage, à la faible lueur d'un lampadaire perçant par la fenêtre, survivants épuisés de l'apocalypse.

 

Commenter cet article