Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
asoliloque.overblog.com

Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (7) : L'Horizon des événements

Publié le 3 Mai 2013 par Asoliloque in écriture, hors-champ, horizon des evenements

Thème : Au delà, c'est le vide
Taille : Une page

 

L'horizon des événements

 

Les scientifiques se sont plantés. Le bout du monde existe. Et il se trouve en Ukraine.

C'est un moment très particulier quand on réalise que l'on a franchi le point de non retour. En astronomie, il y a un terme pour désigner cette vague limite à l'approche d'un trou noir : l'horizon des événements. Cet instant un peu trouble où on s'aperçoit qu'on ne pourra plus jamais faire demi-tour, où l'on se verra irrémédiablement attiré par un centre qui n'a d'existence que théorique.

La frontière entre le pays et le néant avait la gueule d'un grillage décharné, on l'a franchi avec l'indifférence de ceux qui ne laissent rien derrière eux. C'est très facile de disparaître. Il suffit de s'aventurer là où on oublie tout.

Nous sommes trois. Le guide, dont le français se résume à quelques mots d'anglais teintés d'accent local. Et un autre. L'autre a ses raisons d'être là, qui ne sont probablement pas les mêmes que les miennes. Il profite simplement du voyage. Pour venir ici, il n'y a pas de navette toutes les vingt minutes. Prix de l'opération : cinq mille euros. Le bus pour l'apocalypse sait se faire désirer.

Cette Ukraine-là n'a rien à voir avec celle qu'on peut admirer à Kiev. Cette Ukraine-là est une antithèse. Il faut imaginer tout ce qu'il pourrait y avoir et se dire que ça n'y est pas. Cette Ukraine-là voit fleurir au loin les immondes immeubles de Pripiat, figés dans le temps de l'atome. Ce sont des plaines pelées, brûlées, des rivières poisseuses qui font passer les égouts de Paris pour des piscines municipales. On a beau savoir qu'à cette distance, nous ne risquons presque rien, on sent le fantôme de l'ennemi invisible qui s'accroche aux peaux, qui nous embrasse sournoisement. Une amante aux allures de mante religieuse, qui voudrait nous faire sentir en sécurité avant de nous régler notre compte. Chaque plante, chaque pierre est marquée de son venin.

Et cette brume lourde qui ronge tout, mieux que la rouille.

Nous ne parlons pas, parce que personne ne prendrait la peine de répondre. Le guide a allumé une cigarette, l'a fumée puis a mis le mégot dans sa poche au lieu de le balancer. Je doute que ce soit par conviction écologique. Il ne veut simplement pas laisser de trace, car nous n'existons pas ici. Nous sommes des âmes égarées, prêtes à traverser le Styx sur la barge de Charon. Un Styx au goût de poussière radioactive. Dont les profondeurs abritent sans-doute des créatures qui ramèneraient Cerbère dans sa niche, la queue entre les jambes.

Un cadavre de Lada carbonisée est désormais le seul détail qui nous relie douloureusement à une quelconque civilisation. Je me rends compte que j'ai le vertige sur un sol plat. Quand on n'a plus de racines et qu'on se rend nulle-part, est-on encore un être humain ? Je pourrais me fondre et disparaître, ça ne changerait rien. Plonger au cœur de l'abîme revient à appuyer sur la touche supprimer. Vous étiez peut-être là. Vous n'y êtes plus. Qu'importe.

Les paysages désespérés font relativiser.

Je me demande si les autres qui sont venus ici prévoyaient d'en ressortir. La majorité de ceux qui se sont risqués sur place ne faisaient en fait que rentrer chez eux après la catastrophe. Je suis un étranger à la zone, je suis un étranger à l'enfer. Mais en acceptant le voyage, je suis devenu un étranger au monde.

Au fond, est-ce que ça en vaut la peine ?

Je me demande pourquoi nous continuons, peut-être qu'à un moment, on tombe dans un espace-temps différent. Un entre-deux. Pourquoi Anna est-elle venue se jeter dans ce merdier ?

Faut-il que cette femme ait de l'importance pour que je me lance à sa poursuite. On entend beaucoup les imbéciles crier qu'ils suivront l'élue de leur cœur jusqu'au bout du monde, mais que feraient-ils s'ils devaient la suivre après le bout du monde ? Il faudrait qu'elle se révèle vraiment singulière pour les motiver.

La singularité, c'est aussi comme ça qu'on appelle le centre des trous noirs. D'où plus aucune particule ne s'échappe, pas même la lumière.

Ce voyage revient à poursuivre une Eurydice invisible.

Anna aura réussi à me rendre aveugle là où il n'y a plus rien à voir.

 

Commenter cet article