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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (8) : Personne ne comprend rien à la nuit

Publié le 19 Mai 2013 par Asoliloque in écriture, hors-champ, atelier

Thème : Ça avait l'air vrai

 

Personne ne comprend rien à la nuit

 

Ce soir-là, j'ai compris pourquoi la majorité des fêtes se déroulent la nuit. Sans doute l'obscurité pardonne-t-elle un tas de choses, notamment les carcasses déjà allongées avant minuit au milieu d'un cocktail de rejets gastriques.

Mes relations étant étendues, je ne connaissais même pas l'organisateur de la sauterie. On m'avait juste dit qu'il y aurait de l'alcool, des filles, de la musique et probablement de l'alcool, ce qui faisait quatre bonnes raisons de venir pour le prix de trois. Je me suis donc retrouvé ici, sans grand espoir d'en ressortir digne, mais ayant échangé mon amour-propre contre un diplôme en commerce international la semaine précédente, ça ne provoquait pas chez moi une inquiétude de tous les instants.

D'ordinaire, j'aimais bien arriver avant les autres, histoire de m'habituer progressivement à l'ambiance, c'est à dire siffler les meilleures bouteilles. L'alcool appartient à ceux qui se ramènent tôt. Mais ce soir-là, mon manque de clopes m'avait obligé à faire un crochet par le bureau de tabac du coin, d'où s'échappait une longue file d'attente composée de futurs hors-la-loi préférant s'empoisonner les poumons que cotiser pour une retraite de misère et un cabanon dans l'Isère. En bref, les derniers gens sages dans une époque de fous.

Quand je suis arrivé, l'apocalypse avait déjà eu lieu, je me suis alors mis à la recherche de ressources viables sur les cadavres. Un restant de gin par ci, une bière à peine entamée par là... Dans le salon faisant exceptionnellement office de piste de danse, quelques corps suants gigotaient encore au rythme de The Police, ce qui prouvait en tout cas qu'on m'avait menti sur la présence de musique à la soirée. A ma relative surprise, je ne connaissais personne, hormis Jean-Claude, celui qui m'avait rencardé sur le point de rendez-vous. Quand il m'a vu, il s'est précipité vers moi :

- Alors, on est pas bien, là ?

- T'as bu combien de verres pour dire ça ?

Jean-Claude a compté scrupuleusement sur ses doigts, qu'il n'avait visiblement pas assez nombreux, me laissant le temps de sortir mon paquet de clopes. Mon camarade de galère m'a arrêté dans mon geste.

- Ah non, pour fumer, faut aller à la cuisine. Et à la fenêtre.

Les paramètres de la soirée étaient donc les suivants: on peut vomir par terre mais pas de fumée qui pique les yeux.

La chair étant faible et le besoin de nicotine violent, j'ai par conséquent migré vers la cuisine, étrangement vide, à l'exception d'une nana assise sur le lave-vaisselle. Elle m'a jeté un coup d’œil rapide en terminant de rouler sa cigarette.

- Toi aussi, t'es un exilé ?

Je l'ai un peu détaillée, elle était trop jolie pour être crédible. Les belles filles en soirée sont toujours des emmerdeuses, parce qu'on arrive pas à se les sortir de la tête, surtout quand on y a fait rentrer beaucoup de substances à dominante éthylique (dans la tête, pas dans les filles).

- Il faut croire.

Enfin au calme pour m'en griller une, j'ai réalisé que j'avais oublié d'embarquer un briquet.

- Dis, t'aurais pas du feu ?

La fille a palpé ses poches, regardé derrière elle avant de lâcher :

- Merde, j'ai paumé le mien aussi. Je t'autorise à aller en chercher un pour nous deux.

Puisque je ne refuse rien aux dames, je suis retourné au salon à la recherche de l'outil miracle.

Quand je suis revenu, la cuisine était déserte. Pas une trace de l'inconnue. Jean-Claude s'est matérialisé derrière moi :

- Pourquoi tu fais cette tête ?

- Y'avait une nana, là, juste avant. Elle a disparu.

Jean-Claude a posé une main sur mon épaule, ce qui signifiait globalement qu'il compatissait mais qu'il n'en croyait pas un mot, puis a lâché avec la mélancolie qu'offre le rhum éventé :

- T'inquiète pas, moi aussi je rentre tout seul demain matin.

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