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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Cosmopolis : maladie sans corps, névrose sans visage.

Publié le 16 Janvier 2013 par Asoliloque in critique, film, cinéma, pattinson, cronenberg, cosmopolis, capitalisme, huis-clos

Titre : Cosmopolis
Réalisateur : David Cronenberg
Année : 2012
Casting principal : Robert Pattinson, Juliette Binoche, Sarah Gadon...

Synopsis (allociné): Dans un New York en ébullition, l'ère du capitalisme touche à sa fin. Eric Packer, golden boy de la haute finance, s’engouffre dans sa limousine blanche. Alors que la visite du président des Etats-Unis paralyse Manhattan, Eric Packer n’a qu’une seule obsession : une coupe de cheveux chez son coiffeur à l’autre bout de la ville. Au fur et à mesure de la journée, le chaos s’installe, et il assiste, impuissant, à l’effondrement de son empire. Il est aussi certain qu’on va l’assassiner.

Critique : J'aurais très bien pu passer à côté de Cosmopolis, car malgré ma passion pour Cronenberg, la présence systématique de Robert Pattinson à l'écran m'apparaissait comme un repoussoir suffisant. Mais après tout, nombre d'acteurs ont tourné dans des daubes monstrueuses avant (ou après) de trouver un rôle à leur mesure. C'est finalement plusieurs mois après que je me penche sur ce film, et force est de constater qu'il aurait été dommage de le rater.

L'apocalypse aura été le thème dominant de l'année 2012 (notamment grâce à cette soit-disante prophétie maya qui aurait permis aux journaux de noircir du papier et aux illuminés de retrouver du grain à moudre). Ce douceâtre parfum de fin du monde est né au cinéma avec l'émergence du post-modernisme où l'on a compris qu'il n'était désormais plus possible d'être en phase avec le monde et que l'art ne serait capable que de composer avec cette fracture. L'art devient composite, un patchwork d'idées et de sensations, une entreprise kamikaze dont la finalité est l'autodestruction.

Le capitalisme, et par extension, Eric Parker (Pattinson), fonctionne sur le même système. Il s'agit de tout englober, tout maîtriser, arriver à faire tenir debout des centaines de données contradictoires et qui ne vont pas ensemble. Mais on pousse, on force, au besoin on dégage les parasites, on rase ce qui dépasse, sans se soucier vraiment de ce qui arrivera. Le côté fondamentalement névrotique du capitalisme, c'est que c'est un hédonisme privé de jouissance. On a tendance à dire qu'il ne faut pas gâter les enfants, car c'est les priver de la frustration nécessaire à l'existence. C'est faux. On leur offre au contraire la frustration ultime : celle de ne plus rien avoir à attendre, de ne plus rien espérer.

Comment, quand on est un jeune magnat de la finance, arriver à échapper au nihilisme qu'on incarne ? C'est à cette question qu'essaye de répondre Eric Parker. Il possède déjà tout, il théorise tout, tout devrait fonctionner. Il a atteint l'idée moderne du bonheur, celle de l'absence de manque. Alors il tourne dans sa limousine comme un lion en cage, car il lui manque finalement une seule chose : la sensation d'être en vie. Il a beau être en mesure d'acheter une magnifique chapelle pour la faire déplacer dans son salon, pouvoir baiser avec qui il veut, se marier et tâcher d'avoir une discussion normale au restaurant pour faire « comme tout le monde », rien n'y fait. Il cherche désespérément à retrouver le soupçon de vie qui semble animer ceux qui sont plus bas sur l'échelle avant de se rendre compte qu'ils sont bien souvent des zombies comme lui.

Alors il ne reste que la mort. Goûter le frisson du danger. Le film arrive alors à faire de cette limousine un cocon familier, un véritable habitat (Eric a même à sa disposition des toilettes « portables », et son médecin vient lui faire en toute normalité un toucher rectal dans la bagnole alors qu'il est entrain de discuter). Et c'est alors que le rapport de force habituel dans les huis-clos s'inverse : l'oppression est dans l'espace au dehors, pas dans celui réduit de la limousine. S'échapper de la voiture ne revient donc pas à sauver sa vie mais à la mettre en joue.

Par conséquent, il suffit qu'Eric aille dehors pour que la tension monte d'un coup, pour qu'on sente la mort lui lécher les épaules. On devient littéralement paranoïaque. Seul lui semble amusé de cette situation, car pour une fois, il n'est plus maître des éléments. Il fera même en sorte d'accentuer les risques en supprimant les protections habituelles. Dans cet exercice, Robert Pattinson, avec son physique ingrat d'étudiant en école de commerce et son jeu minimaliste (c'est le terme poli pour dire « absence de jeu »), se révèle paradoxalement parfaitement à sa place. Cet homme, qui passe des heures dans sa voiture à discuter avec une « prof de théorie », à faire tourner les chiffres et les concepts, n'a plus aucune existence concrète, il devient lui-même un fantasme, une image, une représentation.

Dès lors, difficile de réduire le film de Cronenberg à une charge contre le capitalisme. Cosmopolis ne s'attaque pas frontalement au système, il en étudie surtout les manifestations. Il traque le virus, en capte les effets, et la mise en scène lourde, austère, presque poisseuse, fait de cette chasse une expérience particulièrement troublante. Cronenberg ne lâche jamais ses sujets de prédilection (le corps, la contamination...), mais ils sont ici placés dans une dialectique « général/particulier » et finalement « abstrait/concret ». D'un côté, un système sans forme ni visage, l'abstrait général, de l'autre, ceux qui sont aux manettes, le particulier concret, dévorés jusqu'à la moelle par un égocentrisme autodestructeur. Sans oublier tous les autres, condamnés à subir ce système qui semble ne pouvoir se terminer qu'avec l’anéantissement, et qui en attendant, ne savent que faire pour le remettre en cause.

Cosmopolis : maladie sans corps, névrose sans visage.
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