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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Cinéma et musique : le franchissement par le miracle.

Publié le 15 Décembre 2012 par Asoliloque in cinema, musique, pulp fiction, Cat Power, My blueberry nights, harmonies werckmeister, sunshine, je vais bien ne t'en fais pas, the fountain

Mes rapports à la musique dans le cinéma ont toujours été si étroits que je me suis tardivement demandé dans quelle mesure cette dernière se révélait indispensable à l'appréciation d'un long-métrage. En fait, c'est depuis que j'étudie le cinéma que je me rends compte à quel point je place la musique à un point infiniment plus haut. Pas que je néglige les forces de l'image, mais je les trouve finalement tellement secondaires face à l'impact du son que c'est une bataille perdue d'avance. C'est en cours d'analyse d'images que je réalise que je ne me sens absolument pas concerné. Par contre, donnez-moi un cours de Cinéma et musique, et soudain, tout reprend sens.

C'est une évidence pour certains, mais la musique peut se passer d'images alors que le cinéma ne peut pas se passer de musique (sauf chez certains cinéastes extrémistes comme Jaime Rosales, par exemple, et qui m'ennuient souvent prodigieusement. Je ne parlerai ici que de musique au sens propre du terme, mais dans certains films, elle peut se voir remplacée ponctuellement par les dialogues, s'ils se révèlent particulièrement bien écrits/dits.

C'est finalement en étudiant quelque peu la liste des mes films préférés que je ne peux m'incliner devant l'évidence : Je suis bien plus un mélomane qu'un cinéphile. Et surtout, j'aime souvent un film parce que j'aime sa musique. En tout cas, je suis incapable de le détester. Certains critiques qui n'ont pas aimé un long-métrage ont tendance à dire « tel plan ou tel acteur prouve(nt) que le film ne peut pas être totalement mauvais », pour ma part, je vais dire « peu importe que ce film soit une daube, la BO est belle alors je lui pardonne tout ».

Evidemment, c'est trompeur, c'est comme tout accepter chez une jolie fille, qui aura tôt fait de jouer de ses charmes pour nous mener en bateau. La musique dispose d'un capital séduction infini, l'industrie du blockbuster l'ayant bien compris pour nous faire comprendre par la bande son quand il faut rire, pleurer ou avoir peur. Mais qu'importe.

Si je prends Tarantino, que j'adore comme beaucoup, c'est sans doute avant tout grâce aux musiques qu'il sélectionne (et à ses dialogues, ce qui revient un peu au même) que je prends mon pied. Son cinéma est à bien des égards jubilatoire, mais quelle est la meilleure scène de Pulp Fiction ? La danse de Uma Thurman sur Girl, you'll be a woman soon. La meilleure de Inglourious Basterds ? La préparation à l'ultime « combat » de Mélanie Laurent sur Cat People de Iggy Pop. Qu'est-ce qui sauve le combat final de Kill Bill 1 et le rend finalement totalement épique ? Don't let me be misunderstood.

Si Je vais bien ne t'en fais pas fait partie de mes cinq films préférés, c'est sans doute (au delà de la divine prestation de Mélanie Laurent) pour sa superbe BO signée AaRON. Rien que le passage avec U-Turn (lily) justifie tout le film. Autre exemple, Sunshine, de Danny Boyle. Selon moi le meilleur film de science-fiction de la décennie écoulée, d'une poésie visuelle et sonore incroyables. Deux scènes totalement mythiques (celle de la réparation des panneaux sur le bouclier du vaisseau, et le saut de Capa depuis le vaisseau jusqu'à la bombe qui fuit vers le soleil) trouvent grâce la musique une intensité, qui, une bonne cinquantaine de visionnages plus tard, me filent encore des frissons à m'en trouer la peau.

Plus récemment (même si sorti avant), The Fountain, de Darren Aronofsky. Film très particulier, très beau. Peut-être très fumeux aussi. Mais quelle BO ! Comment critiquer un film objectivement après un tel ravissement ? C'est pour moi impossible. Certes, maintenant, je me contente d'écouter la musique, mais tout de même.

Avant-dernier exemple en date, My Blueberry Nights, de Wong Kar Waï, que j'ai eu l'occasion de voir un peu par hasard (dédicace à Julie). Un sacré travail sur la couleur et le son, une atmosphère enivrante, on en oublierait presque que c'est un road-movie plutôt classique sur le fond. Et puis quel casting : comment espérer ressortir déçu d'une séance avec à l'écran Norah Jones, Rachel Weisz, Natalie Portman et Chan Marshall (Cat Power) ? (Mes demoiselles hétérosexuelles, vous n'aurez que Jude Law pour compenser, mais c'est la première fois que je le trouve bon et agréable à l'oeil, donc vous saurez sûrement vous en satisfaire). Bref, le film aurait déjà suffisamment d'atouts pour bénéficier d'une belle cote d'estime.

Mais il lui manquait le coup de grâce : et celui-ci s'appelle The Greatest, le morceau de l'album éponyme de Cat Power (disponible dans le précédent Journal de Sisyphe). Avant cette chanson, on aime My Blueberry Nights, pendant, on en tombe amoureux, après, on le regrette.

Et mon dernier choc, venu de nulle-part. Venu des Harmonies Werckmeister, De Bela Tarr, réalisateur hongrois que j'ai vite catégorisé dans les « chiants à mourir », et je pense qu'en regardant plus en détail sa filmographie, je vais en avoir la confirmation.

Toujours est-il que l'autre jour, en cours de mise en scène, nous nous retrouvons à regarder la première scène du film, un long passage en plan séquence, où une sorte de poète de passage apprend à des poivrots dans un bar comment fonctionne le système solaire et les éclipses en les faisant jouer eux-mêmes les planètes. Scène sympathique, sans plus, qui pourrait devenir barbante. Le miracle arrive soudain. Cette lancinante musique au piano, qui accompagne la fin de la révolution (au sens planétaire du terme), l'expulsion du poète. Et enfin, la sublimation, avec ce violon magnifique comme seule compagnie dans une interminable rue plongée dans l'obscurité.

Je suis désormais happé, totalement. Le prof me frustre en coupant l'extrait car ce qu'il voulait démontrer ne concernait pas la musique (terroriste). Dès que je suis de retour chez moi, je retrouve le passage et le regarde jusqu'à la fin, des frissons de partout.

La musique s'arrête, le film continue. Il est désormais nimbé d'un ennui mortel.

Je pense au fond que je suis tellement avide de musique que je ne peux me contenter d'aller la chercher directement où elle est, il me faut en plus aller au cinéma pour avoir ma dose supplémentaire.

J'ai eu assez tôt la certitude que le cinéma, comme beaucoup d'autres arts, ne sauverait pas le monde, sans pouvoir vraiment expliquer pourquoi. Quand la musique est à la hauteur dans un film, ce point de vue vacille, chancelle. Et si, quand il était aidé, il en avait la puissance nécessaire ?

Mais en réalité, à cet instant, j'ai déjà oublié le cinéma. Je suis repassé de l'autre côté. Et c'est en la musique que je place désormais toutes mes espérances. Mes fantasmes, mes peurs, mes amours et mes joies.
Si la musique ne peut pas sauver le monde et se doit de mourir avant lui, j'espère que je l'accompagnerai, elle, car je ne saurais tolérer un tel enfer du silence.
 

Je vous conseille vraiment de voir l'extrait de Bela Tarr, notamment entre 7 minutes (le début de la musique) et 12 minutes (la fin), disponible ci-dessous. Si jamais le coeur vous en dit, le film complet est accessible sur Dailymotion, mais ce n'est pas dans mes cordes.

 

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