Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Hors-champ (64) : Latence

2 Mai 2020 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #hors-champ

Ecrit pendant un marathon d'écriture, sur le thème : "The slow death. Unforeseen. Unforgiving" 

 

 

Hors-champ (64) : Latence

 

 

 

Svetlana Olianova en était à 36h sans dormir.

 

Le chef de service lui avait bien dit de prendre un peu de repos dans la petite salle prévue à cet effet, mais elle en aurait été incapable, tant les cris des pompiers perçaient les murs aussi facilement que des rayons gamma.

 

Ils étaient tous arrivés par hélicoptère quelques jours auparavant, depuis l'hôpital de Pripyat, complètement dépassé par les événements. On parlait d'un accident mineur à la centrale de Tchernobyl, mais quand Svetlana avait vu les corps défiler sous ses yeux, elle s'était demandé si les pompiers n'avaient pas sauté à pieds joints dans le réacteur.

 

A l'hôpital n°6 de Moscou, c'était pourtant la spécialité, les « maladies nucléaires », mais l'infirmière, présente depuis peu de temps, n'avait jamais été confrontée à un tel défilé d'horreurs. En fait, les seuls cas similaires qui lui revenaient, c'était les photos des survivants du bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki, et encore.

 

Tous avaient la peau noircie, comme s'ils étaient restés au soleil des mois - pas le soleil de Moscou, et leurs plaintes n'étaient interrompues que par des vomissements soudains.

Il fallut les isoler, en chambre stérile, prendre garde à ne pas les toucher – personne ne savait s'ils avaient tous été décontaminés, soulager les douleurs en espérant que le plus dur fût derrière eux.

 

Au bout de quelques jours, comme s'ils avaient trouvé la porte pour sortir de l'enfer, leur état s'améliora. Pas de quoi sauter de joie, mais ils parvenaient à se redresser, parler, certains mêmes se lancèrent dans quelques parties de cartes. Une femme arriva de Pripyat voir son mari, elle avait réussi à obtenir un laisser-passer. Svetlana les regarda à travers la vitre de la chambre, on aurait dit une nouvelle rencontre.

 

C'est à ce moment-là que son chef de service l'invita à rejoindre son bureau, lui offrant un café au passage.

 

- Vous avez fait ce que vous avez pu, c'est du bon travail.

 

Mais il ne le disait pas sur un ton joyeux, ni même encourageant. Juste las. Presque désespéré.

 

- Honnêtement, quand je les ai vus arriver, je ne m'attendais pas à ce qu'ils retrouvent la santé si vite. Finalement, ils doivent avoir raison, l'accident n'étais pas si grave.

 

L'enthousiasme de Svetlana fut vite douché.

 

- Pripyat a été évacuée hier. Les taux de radiations ne permettaient pas de continuer à vivre dans la ville. On leur a dit que c'était provisoire.

- Évacuée ? Mais alors, ça veut dire...

- Que c'est beaucoup plus sérieux que prévu.

- Peut-être que c'est juste par précaution ? Le temps de tout régler ?

- On ne gère pas une catastrophe nucléaire juste en refermant le couvercle. Si le cœur du réacteur est atteint, j'ai bien peur que plus personne ne puisse revenir habiter à Pripyat.

- Dans ce cas, pourquoi les pompiers vont mieux ? S'ils ont été envoyés éteindre un réacteur explosé, ils devraient être morts, non ?

- Je suppose que vous n'êtes pas familière du syndrome d'irradiation aiguë.

- On m'en a parlé quand je suis arrivée ici mais on m'a dit aussi que c'était trop rare pour perdre notre temps à rentrer dans les détails, que je n'aurais qu'à écouter les médecins si un cas se présentait.

- Je suis toujours étonné de réaliser à quel point notre cher pays, qui vante si fréquemment la liberté et l'éducation de son peuple, se trouve réticent à l'idée de leur fournir les informations qui leur permettraient d'être libres et éduqués.

 

Svetlana ne releva pas, critiquer le parti n'était pas dans son habitude, et elle se voyait mal en position de le faire.

 

- Pour résumer, lors d'une irradiation très forte, si vous ne mourrez pas dans les heures qui suivent, vous allez débarquer à l’hôpital dans le même état que ces pompiers, épuisés, victimes de diarrhées et de vomissements, bref, je ne vous refais pas le tableau que vous avez dû encaisser ces derniers jours. Mais il y a ensuite une période de latence, où l'état s'améliore. D'ailleurs, si vous aimez les champignons, ça vous fera le même effet si vous mangez une amanite phalloïde. Des douleurs insupportables, puis une période de rémission.

- Je connais les effets de l'amanite phalloïde. C'est quasiment toujours la mort au bout.

- Eh bien c'est très probablement ce qui attend nos pompiers. Dans quelques jours, quelques semaines s'ils sont chanceux, leur état va se dégrader. Leur peau va brûler, consumée par les rayons, ils vont perdre leurs cheveux, leurs organes vont se dissoudre progressivement, leur moelle épinière se détruire.

- On ne peut rien faire ?

- Ça dépendra du taux d'irradiation. Des greffes pourront peut-être en sauver quelques uns, couplées à des antibiotiques. Impossible à dire pour le moment... Finissez votre café, je vous en prie.

 

Svetlana ressortit du bureau comme un fantôme et par réflexe s'attarda devant la fenêtre de la chambre où les deux amoureux s'étaient retrouvés. Le pompier riait, avec cet air un peu idiot qu'ont les hommes quand ils viennent d'échapper à un grand danger mais qu'ils ne veulent pas afficher leur peur.

 

Sauf qu'il se trompait, il n'avait échappé à rien. La mort, lente et imprévisible, guettait dans l'ombre. Aussi impitoyable que secrète. Elle lui laissait un sursis sadique avant de venir le cueillir.

 

Svetlana devait-elle le prévenir ? Lui permettre d'affronter la vérité ? Ou au contraire la lui cacher pour ne pas briser ses derniers jours de joie ? Elle ne voyait pas comment s'y prendre.

 

Elle se promit de tout faire pour le sauver. Pour en sauver le plus possible. Si elle devait se priver de dormir, elle le ferait, si elle devait rester à leur chevet jour et nuit, elle le ferait.

 

Treize jours plus tard, elle avait tenu sa promesse, elle n'avait quasiment pas dormi.

 

Treize jours plus tard, les vingt-huit pompiers qui avaient tenté d'éteindre l'incendie de Tchernobyl étaient toujours là.

 

Treize jours plus tard, les vingt-huit pompiers étaient morts.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article