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Hors-champ (63) : Chambre froide

2 Mai 2020 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #hors-champ

Ecrit pendant un marathon d'écriture. Thème : Quitte à faire quelque chose, autant le faire bien

 

 

Hors-champ (63) : Chambre froide

 

 

 

Charlotte a enlevé ses gants souillés, les a jetés à la poubelle, et en a enfilé une nouvelle paire.

 

Puis, patiemment, avec une minutie que je lui devinais mais que je n'avais jamais eu l'occasion de constater, elle a entrepris son travail de couture.

 

Elle m'avait bien dit de rester à distance, que même si elle bossait seule et ne risquait pas de compagnie à cette heure, une contamination pourrait lui faire perdre plus que son boulot.

 

Alors j'attendais, tournant en rond dans un coin de la pièce – l'alcool m'avait toujours empêchée de rester immobile. Ainsi que de me taire. Au bout de quelques minutes, j'ai craqué :

- Pourquoi tu t'appliques à ce point ?

 

Elle m'a répondu sans lever les yeux du corps, la bouche abritée d'un masque.

 

- Quand l'enquête sera finie, on le donnera aux thanato- pour qu'ils lui rendent une allure humaine, autant que je ne leur livre pas un steak haché de 80 kilos.

- Oui, mais qu'est-ce que ça change vu qu'ils vont l'habiller et tout ? On ne verra pas ce qui est en dessous.

- Quitte à faire quelque chose, autant le faire bien. Un travail à moitié, dans mon cas, c'est m'assurer une dégradation du corps bien avant l'enterrement.

- Dans l'absolu, il est mort, je ne vois pas trop ce que ça changera.

- Mon boulot, ce n'est pas de me demander si ça change quelque chose.

 

Je connaissais le relativisme de Charlotte vis-à-vis de la mort. Travailler en sa compagnie lui avait permis d'acquérir une distance que beaucoup lui reprochaient. Quand on est légiste, on l'apprend vite : un humain, c'est une belle machine qui tient à peu de choses, et la vie, on a beau l'enjoliver de tout un tas de symboles, il n'y a pas de quoi en faire tout un plat.

 

Mais visiblement, l'idée que son avis sur la question puisse interférer sur les croyances d'autres personnes lui était insupportable, au delà même du volet professionnel. Charlotte me l'avait avoué à demi-mot une fois que nous déambulions au père Lachaise pour aller picoler sur la tombe de Bashung : elle préférait ne pas s'imposer dans l'existence des gens. Elle tenait en horreur la possibilité de prendre une place qui ne lui aurait pas été offerte et de s'en rendre compte trop tard.

 

En définitive, il n'était donc pas étonnant qu'elle se refuse à toute action pouvant risquer de détériorer, même une fois l'existence terminée.

 

Je me sentais un peu conne, à moitié bourrée avec mes gros sabots, débarquant à la tombée de la nuit pour chercher un réconfort de type ferme et définitif. Je me heurtais à la réalité, elle aussi ferme et définitive : Charlotte n'existait pas toujours pour moi. La surprendre dans son travail faisait ressortir mon ridicule. Là où elle n'était qu'un bloc de sérieux et de protocole, de pression et de discipline, là où aucun humour, aucun lâcher-prise n'étaient permis, je me voyais alors comme un clown de seconde zone débarquant aux Alcooliques anonymes.

 

Sauf que c'était moi, l'alcoolique, toute floue sur un carrelage immaculé, et ma nausée ne devait rien aux odeurs de charcuterie qui embaumaient la pièce.

 

Charlotte a senti le malaise.

 

- J'ai fini, de toute façon. Viens, on va manger un morceau. Histoire d'éponger un peu.

 

J'en étais très heureuse. Mais je le savais, un jour, si je ne me reprenais pas, Charlotte cesserait de vouloir éponger.

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