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Hors-champ (62) : Concrete (2/2)

18 Avril 2020 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #hors-champ

Ce texte est issu d'un marathon d'écriture et suit le thème "Espérer, c'est démentir l'avenir". Il s'inscrit dans l'univers développé par les Hors-champs 56 à 60 et est la suite du 61

 

 

 

Hors-champ (61) : Concrete (2/2)

 

 

 

Il y a eu comme un instant suspendu, chacun se demandant comment le premier contact entre Anaïs et Olivia se déroulerait. Dans l'absolu, rien ne changeait vraiment, un mariage ne faisant rien d'autre qu'officialiser une réalité déjà existante, mais c'était peut-être ça, cette officialisation, qui opérait une mutation définitive. D'autant que Grégoire n'était jamais rentré ici. Nous l'avions tous rencontré à d'autres occasions, exceptée Olivia, étrangement indisponible à chaque fois.

 

C'est comme si Anaïs venait annoncer, de façon détournée, que c'était fini les conneries. Qu'il n'était plus possible de s'habiller de trouble pour habiter les zones d'ombre, qu'il fallait désormais arrêter la machine à fantasmes. C'était peut-être inconscient, peut-être qu'Olivia n'avait jamais exprimé son inclination de façon évidente, peut-être qu'Anaïs n'avait jamais estimé que leur proximité laissait envisager d'autres horizons.

 

Mais Olivia est restée impassible. Elle a ignoré superbement Grégoire, qui s'en est accommodé sans manifester de désapprobation. Il ne semblait pas faire partie de cette proportion prépondérante d'hommes qui ont besoin de s'imposer bruyamment pour exister.

 

Anaïs portait une robe de mariée et des grosses bottes métalliques, revendiquant son compromis entre tradition et je-m’en-foutisme. Elle avait le bonheur discret, convaincue qu'il ne fallait pas en faire toute une histoire. Manon, qui n'était jamais autant en forme que quand elle n'avait pas à porter le poids de sa solitude, était investie d'un enthousiasme presque artificiel, qui avait sûrement une origine alcoolisée.

 

J'ai donc entraîné Olivia un peu à l'écart, interprétant ses regards vides comme des appels à confession.

 

On s'est déployés autour du billard, ce jeu a sans doute été inventé pour offrir des intimités de circonstance, où l'on est contraint de ne pas boire sans interruption.

J'ai laissé Olivia casser, l'énergie qu'elle a placée dans son coup a trahi sa nervosité.

 

- Tu tiens le coup ?

- Bien sûr, pourquoi ? C'est super. C'est super pour elle. J'ai jamais trop compris l'intérêt du mariage, mais si c'est son truc, moi, ce que j'en dis... J'espère juste que son mec n'est pas un sac à merde, il y en a, tu découvres leur vraie nature seulement après avoir signé.

 

Elle mélangeait un peu tout, tâchant de rester à distance du seul problème : sa propre douleur. Qui n'avait aucune place pour s'exprimer, aucune légitimité pour exister.

J'ai préféré laisser filer un peu de temps, la pousser à s'épancher ne risquait que de créer l'effet inverse : qu'elle se braque, drapée dans sa dignité.

 

Mais à quoi nous servent les bars, les billards, l'alcool, et la musique, si ce n'est pour se résoudre à expulser les angoisses qui nous minent ? Olivia n'a donc pas trop tardé à sortir de son silence buté.

 

- Tu sais, je me suis souvent dit, et ça paraît tellement ridicule d'y penser maintenant, que si j'espérais suffisamment fort, que si je ne doutais pas une seconde de la possibilité d'un miracle, j'arriverais à infléchir le devenir des événements. Qu'une sorte de justice invisible ferait prendre conscience à Anaïs qu'elle avait plus de choses à faire avec moi qu'avec lui. Que j'étais capable de réécrire l'histoire avant qu'elle ne se déroule. Mais c'est un caprice et un mensonge. Il y a des choses qui sont impossibles dès le moment où on commence à les envisager. Je ne peux ni en être surprise, ni en être triste.

 

Du côté de la surprise, sans doute pas, mais point de vue tristesse, force est de constater qu'Olivia outrepassait clairement toutes les interdictions.

 

 

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