Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Chroniques du Corona - Jours 23 à 29

14 Avril 2020 , Rédigé par Asoliloque Publié dans #chronique

Chroniques du Corona - Jours 23 à 29

 

 

 

Cher journal,

 

Je pourrais tomber dans le piège. Expliquer en long, en large et en travers, à quel point la décision de rouvrir les écoles en même temps que le déconfinement est une aberration sanitaire, et qu'elle n'est motivée que par des objectifs économiques. Je pourrais continuer à m'énerver là-dessus mais la vérité d'aujourd'hui ne sera pas forcément celle de demain (et c'est bien le problème en ce moment, la vérité à géométrie variable), il est donc bien possible que ces décisions, dénoncées à peu près partout, passent à la trappe.

 

Je ne vais donc pas t'imposer mon aigreur et ma colère. Si je veux avoir la force de tout leur cracher à la gueule en sortant, je ne dois pas me laisser dissoudre par la corrosion des sentiments destructeurs.

 

J'ai l'impression d'être revenu plusieurs années en arrière, où épuisé par ma propension à m'attaquer à tout, à ne voir que ce qui manque et ce qui blesse, j'avais réussi à m'extirper de l'amertume systématique.

 

Ça n'avait pas été évident : le dépit a son confort. S'élever contre tout empêche les déceptions. Mais j'en suis revenu, réalisant que ma colère me cassait bien plus qu'elle ne me conservait. Que je risquais de faire payer les précieuses et les précieux. J'ai gardé ma ferveur politique, mais j'ai cessé d'en faire une affaire personnelle. C'est un privilège de pouvoir déconnecter (au moins en surface) l'intime du politique, bien du monde (à commencer par les femmes) ne peut pas se le permettre.

 

Mais avec cette crise, tout s'est effondré. Mon ressentiment envers les connards qui nous gouvernent s'est mélangé avec une haine dirigée vers tout et tout le monde, à commencer par moi. Moi qui ne m'étais jamais senti concerné par les injonctions à la productivité, j'en suis venu à me reprocher ma remarquable inactivité. D'habitude, peu m'importe de ne rien foutre si c'est en bonne compagnie avec suffisamment d'alcool. Or, en confinement, la compagnie est fatalement lacunaire.

 

J'ai dû réapprendre la discipline et le pardon. Si je ne considérais pas la religion comme un symptôme pénible de nos lacunes qui aurait dû avoir disparu depuis longtemps, on pourrait presque y voir un cheminement spirituel.

Au contraire, c'est le rationnel qui me sauve, qui me permet de compartimenter les fureurs pour ne pas les confondre. De ne pas compenser l'inefficacité de ceux d'en haut par un excès de mouvement à mon échelle. De ne pas faire ressurgir sur mes interlocuteurs (ou plutôt interlocutrices, vu qu'elles sont largement majoritaires) le fiel que je ne peux pas adresser à la bande de pantins à la tête du pays.

 

Si seulement des gens dont c'est le métier pouvaient imposer questions et réclamations (on les appellerait « journalistes »), interrompant ainsi ces discours interminables et masturbatoires, ça réduirait un peu nos impuissances. Mais non, à de rares exceptions, ils sont complètement à la rue, et se contentent de résumer chaque intervention.

 

Je recommence.

 

Je disais donc : Discipline, pardon. Et bienveillance. Pas béate, la bienveillance, elle en devient stupide et contre-productive. Pas aveugle.

 

Mais vu que le monde de demain cherchera forcément à se reconstruire comme celui d'hier, nous allons devoir nous serrer les coudes pour y résister. Lutter contre les tentations individuelles du retour au même confort, aux mêmes facilités, aux mêmes oppressions que nous tolérions avant.

 

Il va falloir se soutenir, fort. Ensemble contre eux. Malgré les contradictions qui nous animaient. Malgré la trouille de ne pas savoir ce qui pourrait arriver. Malgré le désir prioritaire de se jeter à la terrasse d'un bar (s'ils rouvrent un jour).

 

Nous allons avoir énormément de travail à la sortie. Travail qui ne doit pas être capté et imposé par les puissances productrices de trucs et de rien, aux intérêts financiers absurdes.

 

Gardons donc notre énergie. Profitons (pour celles et ceux qui en ont la possibilité, car on ne répétera jamais assez que pour bien des hommes et surtout des femmes, ce confinement n'est que de façade) de ce temps pour ne pas nous en vouloir de ne savoir l'occuper.

 

Ayons la force d'accepter nos faiblesses, nos renoncements, nos heures d'égarement à regarder le plafond, nos soudains pics d'énergie dirigée vers pas grand chose. Acceptons nos effondrements, soulageons ceux des ami-e-s qu'on peut vaguement protéger.

 

On en retirera forcément quelque chose. Ce n'est pas bien grave si on ne sait pas encore quoi.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article