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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Projet Ellipse (1) : Lignes de fuite

Publié le 15 Août 2017 par Asoliloque in ellipse, écriture

Nouveau projet sur le blog, pour l'instant baptisé Projet Ellipse, qui suivra Lucie et ses camarades au sein d'une école de cinéma un peu particulière.  Les épisodes ne seront probablement  pas publiés dans l'ordre, pas étonnant donc d'être en manque d'informations lors des premières publications.

 

 

Projet Ellipse (1) : Lignes de fuite

 

Lucie colla ses pieds l'un contre l'autre de sorte qu'aucun ne dépasse et les aligna contre une rainure de l'immense parquet qui recouvrait le hall. En baissant les yeux, elle tombait sur son propre visage qui la regardait depuis le reflet des lattes. Ils avaient dû y mettre le budget pendant l'été pour le nettoyer et le cirer aussi impeccablement. On en reparlerait dans deux semaines quand les cent cinquante étudiants du campus reviendraient de l'extérieur avec leurs chaussures pleines de boue, prêts à convertir cette piste de bal en un Woodstock improvisé.

En attendant, Lucie aimait bien cette netteté, à la fois impressionnante et apaisante. De manière générale, elle appréciait quand les choses étaient bien cadrées, ce n'est pas pour rien qu'elle voulait devenir cinéaste. Elle voyait dans son obsession pour la rigueur une qualité là où beaucoup auraient tendance à penser qu'un tempérament bordélique est un prérequis chez les artistes (sinon, ils seraient avocats, pas artistes). Au plus lointain qu'elle se souvenait, elle avait toujours eu ce goût pour les choses rangées, les axes de symétrie, les classements. Rien ne la réjouissait plus que de remarquer les moments où la nature elle-même se prêtait à ce petit jeu, elle la spécialiste des fractales, des divines proportions, des répétitions du microscopique au macroscopique.

Lucie ne croyait pas au destin, elle n'était pas idiote au point de penser que tout était écrit d'avance, mais elle aimait l'idée que tout finissait par s'équilibrer d'une manière ou d'une autre. Pas seulement au niveau atomique, mais également à l'échelle humaine, celle des sentiments, des rencontres, des décisions. Chacun était libre, mais chacun payait le poids de ses choix à un moment donné. La grande balance cosmique n'était surveillée par personne mais elle existait.

Lucie avait longtemps pâti de son obsession qui confinait parfois au dogme, surtout du côté de sa vie affective où les partenaires qu'elle avait brièvement fréquenté durant sa fin d'adolescence lui avaient reproché son manque de flexibilité. En cours, ça ne gênait personne, vu que les profs attendaient des réponses, et que si la réponse est juste, la bonne note tombe, pas besoin d'aller chercher plus loin.

Il n'y a que lors de son atelier cinéma, pendant sa terminale, que son enseignant lui avait dit : « tu as tout dans l’œil pour devenir une bonne réalisatrice, mais il faut avoir le cœur aussi. Il faut accepter de lâcher prise »

Lucie ne savait pas faire, mais elle avait gagné sa place dans cette école, et elle entendait bien prouver qu'elle la méritait autant que tous les autres élèves présents ici.

 

Ça remontait maintenant à plus de six mois. Lucie était perdue dans les arcanes obscures d'Admission Post Bac, essayant désespérément de trouver une orientation de dernière minute. Brillante en classe, elle allait valider son bac scientifique sans le moindre souci, sinon que ce diplôme lui serait inutile. Les carrières prévues (médecin, ingénieure...) ne l'intéressaient pas le moins du monde, elle se sentait engoncée dans un carcan qu'elle n'avait pas choisi et les contraintes qui habituellement la rassuraient quand elle se les imposait apparaissaient alors comme des obstacles insurmontables.

Et puis cette brochure, au milieu de toutes les autres, au milieu de cette effarante foire à la formation, de cette course effrénée pour échapper à Pôle emploi, de ces illusions de vocations. Une école de cinéma, toute jeune, dans les Alpes, pas très loin de Chambéry, qui recherchait une nouvelle fournée d'étudiants. Les prérequis étaient clairs : avoir le bac et envoyer un film. Peu importe son thème, sa durée, sa technique, chaque aspirant écolier devait livrer une œuvre unique, le ou la caractérisant. Au mois de juin, deux-cent candidats étaient sélectionnés pour un oral dont il ne resterait qu'un quart des prétendants.

Lucie leur avait offert son amour de la géométrie, un court-métrage expérimental à travers la ville, enchaînant les lignes et les perspectives, un assemblement brutal de trajectoires interrompues, de barres d'immeubles, d'arbres taillés enchâssés dans des trottoirs perpendiculaires. Là où Lucie s'était démarquée des projets similaires, car on en avait vu des cinéastes de tout poil déblatérer sur l'inhumanité des cités, c'est qu'elle n'avait absolument pas présenté ces images comme un symbole d'enfermement, au contraire. Au fil des images, les lignes traçaient leur route, libres et précises, et leur escamotage à un angle de rue n'était qu'une déviation, un projet de nouveau départ dans une autre direction.

Son projet avait été retenu.

A l'oral, on lui avait demandé pourquoi elle pensait devenir une bonne cinéaste.

Elle avait répondu : Je trouve ça plus intéressant que devenir une bonne mathématicienne.

 

Voilà qu'elle se retrouvait là, au milieu de ce hall, aux murs bardés de casiers comme une université américaine, dans cette sorte de château adossé à la forêt qui les accueillerait tous, avec leurs espoirs, leurs craintes et leurs prétentions.

Désormais le plus dur commençait. Car tant qu'elle s'occupait de son film dans son coin, c'était du terrain connu. Même l'oral n'avait pas été si compliqué, elle devait composer contre un jury, et pas avec. Mais à l'école, elle allait devoir coopérer avec les vingt-quatre autres élèves de sa promo (ou du moins une partie), se heurter à leurs exigences, à leur présence, même. Lucie n'était pas une grosse adepte du travail de groupe, et c'était sans doute sa faiblesse principale, qu'elle avait plus ou moins réussi à taire lors de l'entretien. Elle préférait réfléchir seule, écrire seule, filmer seule. Ne supportant pas les approximations, faire équipe avec d'autres personnes multipliait les probabilités que surviennent des erreurs, des négligences. Et si elle acceptait déjà douloureusement de se tromper, sa patience quant aux ratés des autres était encore plus limitée.

 

La sonnerie retentit, ce même horrible grelot qu'elle avait subi de l'école primaire au lycée, Lucie s'étonna de retrouver ce point de repère dans un lieu si original. Presque un non sens, une faute de goût, ce saut du crayon qui au tracé d'une droite agrippe une aspérité du papier et part en vrille.

 

Depuis le hall, on pouvait s'orienter dans trois directions, à gauche les salles de classe, à droite les toilettes, la cafétéria et l'administration, au fond les salles de pratique, avec accès à l'auditorium, où les films des étudiants étaient diffusés, et le complexe informatique, consacré au montage, dans lequel on retrouvait également trois cabines de son pour enregistrer des bruitages ou des voix off.

Une véritable fabrique de miracles. A la pointe de la technologie, perdue au milieu de montagnes millénaires. Peut-être était-ce ce contraste qui donnait à l'endroit son cachet, cet entre-deux, comme si à chaque pas il était possible de partir dans une autre direction, de remonter le temps ou d'écrire le futur.

 

Les autres élèves arrivaient, s'engouffrant dans le hall, torrent d'eau relâché depuis un barrage. Personne ne prenait la peine de pénétrer ce lieu avec la discrétion dont avait fait preuve Lucie, tous étant restés dehors jusqu'au dernier moment pour faire connaissance, fumer une clope, terminer un café, profiter des ultimes minutes de liberté avant le grand jeu. Désormais, ils déambulaient gaiement, le brouhaha des conversations se mêlait pendant qu'ils dirigeaient tous vers l'amphithéâtre principal, où le directeur animerait la réunion de rentrée.

 

Lucie se fondit dans la masse, sans prendre la peine d'engager une discussion avec qui que ce soit. Ni le temps ni l'envie, elle aurait bien d'autres occasions pour combattre son manque de sociabilité.

A cent cinquante élèves répartis sur trois années de cursus, la foule restait relativement réduite et tout le monde se dispersa assez facilement dans la salle. Lucie choisit une place en retrait mais évita le fond, c'était le meilleur moyen de se faire placer de force devant par un prof emmerdant.

Maintenant qu'elle était là, elle ne savait plus trop ce qu'elle attendait. Certes, le cinéma s'était progressivement imposé à elle, au point qu'elle n'imaginait plus désormais d'alternative crédible, mais que se passerait-il si elle réalisait que ce cursus ne lui correspondait pas ? Se ferait-elle à cette grande bâtisse perdue au milieu des bois, à un bus par heure de la civilisation ? Et surtout, comment s'entendrait-elle avec ses camarades ? A tous les coups, elle allait retrouver la place qu'elle avait au lycée, la bizarre, la coincée, celle qui n'arrive pas à s'adapter, qui ne vient jamais aux soirées, qui ne fume pas et boit seulement pour qu'on lui foute la paix.

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