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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (50) : La Chute des corps

Publié le 14 Mai 2016 par Asoliloque in hors-champ, journal de sisyphe, écriture

Ecrit dans le cadre d'un marathon d'écriture.
Doit contenir (ou approximativement) les citations : "I'll admit, all I wanna do is get drunk and silent" et "It’s not a side effect of the cocaine so I guess it must be love"

S'incrit dans Le Journal de Sisyphe

 

La Chute des corps

 

 

Et voilà que je replongeais dans la nuit, une fois de plus, me briser sur les récifs amers de la déception et de la solitude en bande, attiré par le bruit des corps qui grincent et s'enrayent.

Il est sans doute possible de construire un cimetière pour tous ces espoirs perdus, ces fêtards partis comme à la guerre en découdre avec leur mal-être, et soudainement broyés contre le mur rutilant de la réalité.

Être étudiant, c'est recommencer en boucle ce même mécanisme et en redemander.

Être amoureux, pareil.

 

Durant ces longues traversées, j'étais très étudiant, et très amoureux, j'en revenais donc très malheureux. Chacun d'entre nous ne savait pas vraiment ce qu'il cherchait là, mais était déjà sûr de ne pas le trouver, c'est pour cette raison que nous traînions systématiquement dans la ville le parfum épicé de la mélancolie derrière nous. Trop jeunes pour être résignés, déjà trop vieux pour se dire que ça allait passer avec l'âge.

 

Nous avions tous un phare auquel nous raccrocher. De nature éthylique ou humaine, parfois en suivant une ligne blanche bien droite sur le rebord d'un lavabo. Le mien s'appelait Agathe. Quand le soleil se couchait, elle était la seule qui continuait de briller. Comme je ne touchais pas à la cocaïne, je ne pense pas que c'était dû à un effet secondaire de cette dernière, j'en avais donc supposé que j'étais mordu.

 

Écumer les bars en compagnie de dégénérés imprévisibles et de la seule fille à même de vous réveiller quand vous êtes angoissé par les gens et les sentiments est un merdier sans nom.

 

Je me contentais de suivre le mouvement – je ne me suis jamais trouvé une mentalité de chef d'entreprise, enfilant mes pas dans les précédents, guettant la chevelure sautillante de ma dulcinée au milieu des rues. Une fois posé, je le reconnais, je ne souhaitais rien de plus que de m'enfermer dans l'alcool et le silence, le rôle de table basse m'allait bien, même si je rêvais qu'Agathe le remarque, qu'elle trouve la clé de chez moi et fasse irruption pour ouvrir les fenêtres de ma vie.

 

Mais Agathe avait ses propres problèmes, ses propres interrogations quant au sens de ces pérégrinations nocturnes, sa propre marche titubante à gérer. La peur de l'abîme nous abîmait tous d'une manière ou d'une autre, au final c'était souvent chacun pour soi. Nous débarquions en rangs serrés mais la perspective des bombardements adverses dispersait le groupe comme des cafards surpris dans une cuisine vétuste.

 

Bref, que de la gueule.

 

Il m'arrivait de discuter avec Agathe, que nous fassions converger nos radeaux respectifs, dans une tentative tremblotante d'entraide face au délitement, j'apprenais que derrière ses grands airs, elle n'était pas plus à l'aise que moi, qu'elle aussi se lançait là-dedans à grand renfort d’auto-persuasion. Nous étions tous les deux convaincus que c'est là que tout se jouait, mais ce tout c'était quoi ? Dans mon cas, le rapprochement miraculeux avec elle ? Dans le sien, la réponse à quelque chose, un vide à combler, une connivence soudaine ?

 

Les expéditions se succédaient, mettant en péril nos études qui appartenaient au monde frelaté de la Journée. Nous arrivions sur les bancs la gueule en travers, en retard et de mauvaise humeur. En fac de cinéma, ça ne choquait personne, c'était presque un pléonasme. Agathe redevenait distante, concentrée sur ses cours, son militantisme – son mémoire traitait l'esthétique comme revendication politique pour contourner la censure, je n'y comprenais évidemment rien – et j'en venais à douter de nos entrevues.

 

Si l'on m'avait dit à cet moment-là que je partagerais trois ans de la vie de cette femme, et que par la suite, seule Anna arriverait à m'en détacher, j'aurais gentiment conseillé d'y aller mollo sur le malibu coca (surtout parce que c'est dégueulasse).

 

Mais nous avions continué. Apprenant au hasard des troquets à nous connaître, oubliant la foule avec laquelle nous arrivions dans le bar, nous présentions à l'autre, avec le fard habituel de la timidité, le patchwork caractérisant nos existences bancales.

 

A quel moment passe-t-on de l'incertitude la plus totale à l'entrevue d'une possibilité, d'un basculement, quand ai-je réalisé qu'il arrive à la vie d'atteindre le niveau des films ? Au cours de quelle soirée les cartes se sont redistribuées, j'ai honte mais je ne m'en rappelle plus.

 

Je ne me rappelle qu'une seule chose. Je n'avais désormais plus envie d'accompagner les corps qui tombaient autour de moi.

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