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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

hors-champ (48) : Les Souvenirs qui rongent

Publié le 3 Février 2016 par Asoliloque

 

Les Souvenirs qui rongent

 

 

4h15, les yeux grand ouverts. Sans l'aide d'un réveil. Je sais que je ne me rendormirai pas. Désormais, je ne me rendors plus. Qui aurait cru que je doive attendre la retraite pour être debout à l'aube quand pendant toute ma vie, je me suis fait tirer des limbes contre mon gré, fantasmant sur des grasses matinées, le nez contre ma cafetière ? On est construits à l'envers, ou plutôt c'est l'organisation de notre vie qui l'est.

Je glisse du lit, mon corps et les lattes craquent de concert, à soixante-quinze ans, c'est déjà un effort. Quand j'étais jeune, je haïssais la vieillesse, ce tombeau avant le tombeau, je pensais que ça me passerait avec le temps, que je me lasserais de la fureur de vivre et que la lenteur fragile aurait quelque chose de réconfortant, comme une sagesse de la mémoire transposée physiquement.
Perdu.
Je n'ai jamais autant détesté la vieillesse que depuis que je suis vieux. C'est une chose de savoir qu'on perdra progressivement le contrôle, c'en est une autre de le réaliser au détour d'un couloir, d'un escalier, de plisser les yeux, de monter le son de la télé. Un jour, on veut mourir jeune pour ne pas devenir un vieux con, le lendemain, on se dit qu'une douche sera plus pratique pour ne pas avoir à enjamber le rebord de la baignoire.

 

Mais ce matin, je sens bien que ce n'est pas juste ça. Une angoisse se rajoute, une strate supplémentaire, le picotement caractéristique de la béance dont l'origine est indéterminée. Il faudra faire avec.

Je me traîne à la cuisine boire un thé, mon estomac ne supporte plus le café. Au mur, j'ai un calendrier parce que les jours se ressemblent trop pour que je me rappelle des dates. Je comprends alors la provenance de ce poids dans ma cage thoracique : nous sommes le 17 novembre.

 

Aujourd'hui, cela fait dix ans que Béatrice est morte. Dix ans qu'elle est partie et moi non, que je suis resté les bras ballants dans une vie amputée de la moitié (et en réalité tellement plus) de sa substance. Dix ans que je déambule dans une maison devenue bien trop grande pour moi, que j'étale la solitude sur du pain rassi et que je me demande ce qu'attend la Faucheuse pour venir me récupérer.

La mort, on ne fait qu'en parler, des fois on la frôle de près, et puis les premières pertes arrivent, les amis qui se foutent en l'air en bagnole, les parents dont on découvre qu'ils ne sont pas immortels, on s'arrange avec le deuil même si ça ne veut pas dire grand-chose. Mais comment fait-on quand on n'a pas quitté une personne depuis 42 ans, que tout ce qui a été pensé, imaginé, créé, s'est fait en sa compagnie, et que soudainement, elle nous est retirée pour rien, juste parce que les poumons ont décidé d'abandonner ? Rien ne nous y prépare, rien ne peut exprimer cette abomination froide et mathématique.

Quelques temps avant la fin, Béa, en agnostique convaincue m'a dit « S'il y a quelque chose après, je t'attendrai, et s'il n'y a rien, ce serait du gâchis que tu m'accompagnes. Alors dans le doute, je te demande de rester, de continuer, je suis sûre que ça en vaut la peine ». Alors je suis resté, j'ai continué, parce que j'avais promis, parce qu'il n'est pas si facile de mourir en le décidant simplement. Le chagrin préserve, mine de rien.

 

C'est Béa qui m'a sorti de l'ennui. J'avais 23 ans, elle en avait 20, elle voulait vivre, ce qui faisait un différence fondamentale entre elle et moi. C'était une soixante-huitarde avant l'heure, elle m'a pris sous son aile de révolutionnaire, m'a emmené dans des manifs, des réunions, des assemblées féministes, s'est engueulée souvent avec des militants qui adoraient l'égalité mais préféraient quand les femmes ne la ramenaient pas trop : ils pensaient que la lutte des classes était l'antidote à tous les maux. Souvent je ne comprenais rien - je n'avais aucune culture politique, souvent je m'emmerdais, parce que tout le monde gueulait d'un trottoir à l'autre, alors Béa m'expliquait, Béa me recommandait des livres, Béa ne m'imposait jamais rien, elle était contente qu'on ne soit pas d'accord, ça prouvait que je m'impliquais. Je ne voyais pas pourquoi elle était avec moi, ce que moi, je lui apportais, mais j'évitais de trop me poser la question, je la dévorais des yeux puis je faisais de même avec les bouquins qu'elle me filait. Elle me disait souvent « ce qui compte, c'est l'envie, pas la connaissance. Tu peux accumuler tous les savoirs du monde, s'ils ne t'inspirent pas, tu n'en feras rien. Mais si tu as envie de faire quelque chose, tu pourras tirer un maximum du peu que tu sauras » J’acquiesçais le nez dans ma bière.

On s'est embrassés pour la première fois six mois après notre rencontre, dans un concert de rock, tout le monde faisait ça, on se sentait libres et beaux, on pensait que ça ne durerait pas parce qu'on n'avait pas confiance en nous-mêmes. Trop de choses à découvrir, de gens à rencontrer, c'était un amour de jeunesse comme il en arrive quelques-uns, qui conditionnent les suivants, qui font office de répétition générale avant le grand plongeon.

 

Nous avons plongé. Pour 42 piges.

 

Ne pas vouloir d'enfant malgré 68 a probablement été la décision la plus compliquée de notre vie, surtout pour Béa. Non pas que nous doutions de notre choix, mais tout le monde se chargeait de nous indiquer que nous faisons le mauvais et que c'était impardonnable. Béa avait déjà dû avorter clandestinement une première fois avant la promulgation de la loi, ce qui lui avait valu le rejet complet de sa famille. On lui avait dit qu'il fallait accomplir son destin de femme, elle avait répondu qu'elle commencerait par son destin de personne, et que s'il restait du temps, elle aviserait. C'était clair pour nous : une vie telle que nous l'entendions – libre, ne pouvait s'accorder avec une progéniture. Nous avons tenu, les années ont passé, la vie nous a accompagné.

 

Maintenant, j'ai l'impression d'être revenu à mes 20 ans, quand j'étais dégoûté de tout. Sauf qu'à 75, la dépression, on appelle ça la vieillesse, et on trouve ça normal. Le malheur des momies, on l'oublie vite. Mes amis encore en couple ne me rendent plus visite, ils pensent que le veuvage, ça s'attrape comme la grippe. Et les amis seuls, ils refusent de voir en moi le reflet de leur propre délitement. On début, on parle du bon vieux temps, puis on réalise que ce qui gardait un soupçon de romantisme à la cinquantaine devient franchement glauque une fois bien entamé le troisième âge. On sait ce que l'on a vu, on sait ce que l'on a vécu, on sait ce que l'on a perdu, et qu'on ne retrouvera pas. On se quitte avec la gorge serrée et puis on ne se rappelle pas.

 

Au fil des ans, je me suis progressivement séparé des affaires de Béa, comme si je m'arrachais des bouts du corps à la tenaille. A force, il n'est resté que les lunettes posées sur la table de nuit. Ironie du sort, j'ai entendu Claude Sarraute à la radio quelques temps après, parlant de la mort de son mari : « J'ai tout jeté, j'ai rien gardé, j'avais pas besoin. Sauf les lunettes. Les lunettes, on y touche pas. Ce sont des souvenirs qui rongent. » Je comprenais, intimement, ce qui se jouait là, j'étais pris d'une tristesse sourde, de celles qui n'attaquent pas le cerveau mais directement les gencives, les doigts, la poitrine.

 

J'ai vu récemment un film d'animation où un vieillard bougon dont la femme est morte décide de partir en Amérique du Sud en accrochant des ballons à sa maison, pour accomplir le voyage qu'ils s'étaient promis de faire. Moi je n'ai aucune destination en stock. Et je sais qu'on ne peut pas faire voler une maison avec des ballons. Je reste cloué au sol, à manger des plats surgelés (l'envie de cuisiner m'a définitivement quitté après Béatrice) et à regarder les rediffusions des séries policières. Je suis devenu le vieux que je craignais d'être, mais ça ne m'atteint même plus. Je sais que j'ai échoué, que j'ai continué sans vraiment continuer, que je ne suis tourné que vers l'arrière en patientant dans la salle d'embarquement de mon ultime aéroport.

 

Mon époque m'a abandonné, grâce à Béa j'ai longtemps pu être en avance sur elle, et maintenant c'est elle qui me largue irrémédiablement. Pour la première fois, je me demande si quelqu'un se rappellera de moi, de nous. Je pense à l'inutilité de tout ça, à l'impuissance, à l'injustice.

 

Le soleil se lève, quelques oiseaux se serrent les uns contre les autres, frigorifiés, un joggeur masochiste passe dans la rue. De la fumée sort de sa bouche. Je devrais me réjouir de ces petits moments que m'accordent encore difficilement mes sens, mais je ne leur trouve rien de réjouissant vu que je ne peux pas les partager.

 

Je vis en réalité dans un cercueil de 80m². Coupé du monde, coupé du reste. Les sons m'arrivent étouffés moins à cause de mes oreilles défectueuses que de mon manque de volonté à les écouter.

 

Je remonte l'escalier qui mène à notre chambre. A ma chambre. Sur la table de nuit, les lunettes semblent fossilisées, couvertes de poussière. Dix ans qu'elles n'ont pas bougé, elles ont fini par incarner le mausolée dédié à Béa à mesure que je me séparais du reste. Jamais elle n'aurait voulu être réduite à une paire de lunettes, jamais elle n'aurait voulu rester par fragments, elle était beaucoup trop radicale pour ça.

 

Je me saisis de la monture, dois tirer pour la décoller de la surface.

J'ouvre la fenêtre et lance le plus loin possible.

 

Dans le ciel gris perle, les verres brillent un instant avant de finir leur arc de cercle derrière la haie du jardin. Et mon cœur se desserre pour la première fois depuis des années.

 

Je sais pourquoi je suis resté. Pour la garder. Loin de la poussière. Loin de l'oubli. Loin des errances âcres de la tristesse.

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