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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (47) : Le Fil du miroir

Publié le 1 Novembre 2015 par Asoliloque in écriture, hors-champ

Suite du hors-champ 37

 

Le Fil du miroir

 

 

- Tiens, tu voulais savoir pourquoi je viens ici ? Regarde la table à cinq heures. Cinq heures pour toi. Et fais ça discrètement, elles ont certainement pas envie qu'on les mate. Même si là, je doute qu'elles s'en rendront compte.

 

Fort de mes connaissances en horlogerie, je me suis donc légèrement retourné, avec la délicatesse propre aux gens bourrés qui cherchent à agir naturellement, soit à grands renforts de raclements de chaise et d'équilibre précaire.
A quelques mètres, deux filles d'une vingtaine d'années étaient assises face à face, un peu penchées l'une vers l'autre, afin de ne pas avoir à élever la voix. Au premier abord, rien n'indiquait la teneur de leur relation, tout juste pouvait-on supposer une intimité légèrement supérieure à la moyenne, évacuant la possibilité d'une réunion de travail – si tant est qu'on fasse des réunions de travail au milieu de la nuit.

J'ai mis quelques instants à saisir là où se situait l'intensité de la scène : il y avait quelque chose dans leur regard qui ne devait rien à l'alcool. Quelque chose de plus ample, de plus animal. Du désir brut, violent, insurmontable. Qui dit je vais te dévorer toute la nuit toute la vie je ne te laisserai jamais partir tu es celle que j'attendais depuis toujours.

Dans ce genre-là.

Elles avaient chacune leurs doigts enroulés autour de leur bière, comme postées des deux côtés d'un miroir. On sentait bien qu'elles voulaient franchir la barrière invisible les séparant, unir leurs mains, se laisser aller à la tendresse, mais elles n'osaient pas. A la timidité habituelle s'ajoutait sans doute la peur de subir les remontrances des fachos de toutes obédiences, ces êtres assez tristes pour penser que deux filles qui s'aiment font du mal au monde.

 

- Tu vois ça ? Ce moment-là, c'est le plus important de tous, la suspension, le basculement, quand tu te crois dans un film de Klapisch. Crois-moi, tout de suite, ces filles sont indestructibles, tu pourrais démolir la moitié du bar au mortier ou avec un concert de la Compagnie Créole qu'elles ne s'en offusqueraient pas. Elles vivent probablement la relation sexuelle la plus intense de leur existence parce qu'elles ne se touchent pas. Elles ne pensent pas encore à comment à combien de temps aux saloperies à la mort à l'oubli.

Écrire, c'est ça, écrire, ce sont des mains sur le point de s'agripper, c'est l’ivresse du troisième verre, c'est cet instant où tu remercies la chaîne aléatoire des causes et des conséquences. C'est l'amour juste avant l'amour, le bonheur juste avant le bonheur.

 

Elle s'est arrêtée de parler, je me suis demandé s'il s'agissait là d'une conclusion, comme dans ces soirées où la musique se stoppe, où l'on entend les cuillères tinter au fond des tasses vides pendant que les invités s'apprêtent à renfiler leurs vestes.

 

Mais avant de savoir si je devais en faire de même, elle a repris ses esprits, soudainement énervée.

 

- Au bout d'un moment, qu'est-ce qu'ils me veulent, ces cons ? Qu'est-ce qu'ils n'ont pas compris ? Ils n'ont pas remarqué, à force, que je n'écrivais que là-dessus ? Que sur l'avant, le juste avant ? Les pauvres ne se sont jamais remis de l'idée que les histoires d'amour étaient belles parce qu'elles mourraient en même temps qu'elles commençaient. Ils n'acceptent pas qu'on puisse se retrouver totalement démunis face au « pendant », et nous considèrent immatures sentimentalement. C'est pour ça qu'ils disent que je suis une écrivaine de pacotille, une romantique larmoyante et complaisante : ils sont remarquablement et banalement capables d'être capables. Ils survivent bien à l'incroyable déferlante émotionnelle qui caractérise la Rencontre. Nos chères demoiselles actuellement attablées ne s'en remettront peut-être jamais, et il y a alors une chance que mes livres leur évoquent quelque chose. Peut-être vont-elles aussi ressentir le besoin impétueux de lire Barthes, afin de comprendre, de réaliser que leur discours amoureux s'inscrit dans la grande histoire des drames humains, et ainsi échapper de peu à l'anéantissement prévu par la tempête dans leur cœur.
Ou alors vont-elles rejoindre les rangs des critiques qui descendent mes bouquins, pour qui ces parades au fond des rades sont de jolies bluettes sans grand potentiel destructeur, un passage obligé avant les choses sérieuses, un ensemble de codes répétés sans cesse, reléguant le bouleversement à la toile de fond. Peut-être croient-elles comme eux qu'on ne meurt pas d'amour.
Peut-être que pour elles, ce soir, ce sera bientôt une simple anecdote à raconter au coin de feu, et non pas une expérience fondamentale, qui arrache des bouts d'âme pour les jeter dans la Vie.

 

Je priais désormais pour qu'elle ne sollicite pas mon avis, tout d'abord parce que j'étais ivre, ensuite parce que je n'avais aucune idée de ma position sur la question. J'avais donc toutes les chances de répondre n'importe quoi. Mon stress s'apparentait à celui précédant les interros surprises au lycée, où passionné par le contenu de ma trousse, j'évitais de croiser le regard du prof à la recherche d'un sacrifié pour l’Éducation.
Mais elle ne semblait pas décidée à me laisser la parole, trop occupée à renverser son gin en agitant les mains.

 

- Et merde. Ce que je veux dire, c'est que c'est sérieux, tout ça, on peut pas déconner avec, on peut pas tourner en dérision des choses aussi sacrées, belles et traumatisantes. Quand dans mes livres, je dis que la mort est la seule solution, c'est une métaphore, c'est parce que j'estime que le corps ne devrait pas résister à un tel bombardement initial. Si je descends tout le monde en règle, c'est que je me sens beaucoup trop seule à ne pas savoir gérer un afflux d'affects aussi intense, que je trouve la plupart des gens chiants et endormis, que je veux rappeler aux autres qu'il ne faut pas avoir peur d'être terrorisé. J'écris pour que les personnes qui se sentent monstrueuses trouvent un espace où elles seront acceptées.

 

Et pendant qu'elle finissait son verre dans un haussement d'épaules, les filles de la table du fond ont décidé d'oublier l'univers, ont brisé le miroir et sont embrassées par dessus leur bière, abandonnant le monde à sa poussière.

 

Il n'y avait plus qu'à espérer qu'elles ne retombent jamais sur Terre.

 

 

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