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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (45) : Les fantômes embrasés

Publié le 8 Juillet 2015 par Asoliloque in écriture, apocalypse

Ce texte s'incrit dans la série sur l'Apocalypse dont certains extraits ont déjà été publiés sous le tag éponyme (accessible ci-dessus). Il est donc normal de ne pas connaître tous les personnages ou situations, ça viendra avec le temps. Le Aaron cité est le "je" des autres textes.

 

Les Fantômes embrasés

 

 

Anja s'enferme dans la salle de bain et s'assoie sur le rabat baissé des toilettes. Elle est seule pour la première fois de la soirée, sans doute pour la dernière fois de sa vie. Elle sait qu'elle ne comprend pas, qu'elle est incapable de prendre la mesure de ce que ça signifie. La peur est présente, enrobante, mais elle s'assimile plus au stress qui accompagne un futur oral de bac, pas vraiment à l'extinction prochaine de l'humanité. Son corps est en sursis, il ignore encore comment réagir.

En face, le miroir lui renvoie sa pâleur habituelle. A croire que sa peau, elle, s'était déjà préparée pour l'apocalypse. Anja se demande qui sont ces gens qui placent une glace en face des chiottes, et si ce sont les mêmes qui en accrochent une au dessus de leur lit pour pimenter leurs ébats. A-t-elle le temps de se poser ce genre de questions ?

Ses cheveux dégringolent aléatoirement jusqu'à ses épaules. Elle se rappelle qu'à certaines époques, les rousses étaient considérées comme des sorcières pactisant avec le Diable ; promis, cette fois, elle n'y est pour rien !

 

Déjà cinq minutes qu'elle campe sur la cuvette : doit-elle revenir avec les autres ? Elle pense à ce mec qui vient de débarquer, il semble tout aussi paumé qu'elle.

Pas franchement beau, mais nimbé d'une retenue qui le rend émouvant. Toujours veiller à se méfier des sentimentaux, ils peuvent se révéler encore plus lourds que les rentre-dedans, et elle n'a pas l'énergie pour se coltiner un emmerdeur rendu trop pressant par la perspective de la fin du monde. Toujours est-il qu'elle n'a pas envie de finir la soirée en tête à tête avec Catherine, trop consacrée aux réminiscences pour s'intéresser véritablement au déroulement des événements. Quant à Archimède, il n'a pour seule obsession que son stupide théorème à résoudre, comme si ça lui donnait une importance capitale : l'urgence a l'avantage de rendre tout facilement mélodramatique.

 

Aaron, le nouveau venu, elle n'arrive pas à le cerner, et mine de rien, ça l'intéresse : il y a des moments dans la vie où ne souhaite plus que ça : être étonné. Pris de cours. Séduit, en un sens. Elle veut oublier. Tous les départs, tous les gouffres, tout ce qui fait qu'elle est seule pour sa dernière nuit. L'apparition d'un inconnu sonne comme une aubaine : on n'a pas le temps de s'attacher suffisamment pour souffrir de la perte imminente, mais on peut satisfaire sa curiosité.

 

Anja est rappelée à l'ordre par sa vessie, indifférente à toutes ces considérations. Elle pisse longuement et s'abandonne à la rêverie, ultime porte de sortie qui lui reste.

 

C'est Venise qui s'impose à elle.

 

A cette époque, Anja est adolescente, ce qui est en soi un sacré programme. Elle a rencontré Ludovic pendant son année de première, il est bassiste dans le groupe du lycée. Normalement, elle n'aime pas la basse, elle trouve que c'est l'instrument le plus inutile du monde, mais pour lui, elle fait une exception, il arrive même à la convaincre en lui filant quelques vinyles sortis du grenier. Le reste du temps, ils s'embrassent sous les amandiers, à l'image de ces films chiants comme la fumée, permettant de vérifier cette évidence : la vie devient plus intéressante que l'art quand elle se passe bien, et moins intéressante quand les choses partent en vrille. C'est pour ça qu'Anja préfère le cinéma d'horreur et embrasser Ludovic sous les amandiers.

Sauf que l'été arrive, qu'ils vont devoir s'abandonner deux mois sans se parler (les portables n'avaient pas encore envahi toutes les mains), et qu'Anja est généreusement conviée à une excursion en famille à Venise.

Elle a bien voulu échanger ses parents avec lui, pour apprivoiser la ville en sa compagnie, mais il a été décidé qu'elle est encore trop jeune pour partir en amoureux, donc trop jeune pour passer des vacances agréables. Venise se chargera de le lui rappeler chaque seconde.

 

Quelques semaines plus tard, elle quitte donc une canicule pour une autre (la météo n'ayant que faire des variations linguistiques). La chaleur est étouffante, Anja sent la sueur lui couler le long du dos, son soutien-gorge la gratte, elle voudrait le balancer (ou que Ludovic s'en charge). Ses parents marchent devant, elle reste en retrait, seule liberté qu'elle peut conserver : le rythme de déplacement. Elle s'emmerde dans la plus belle ville du monde, forcément, vu qu'elle ne peut pas la découvrir dans les conditions adéquates, c'est à dire en couple. Venise n'est jamais aussi merveilleuse que quand on calque sur elle les clichés les plus désuets, elle est bâtie sur un fantasme, c'est pour cette raison qu'elle va disparaître, engloutie par les flots.

Anja sent bien qu'elle rate quelque chose, qu'une part de sa vie lui file déjà entre les doigts, qu'elle circule à vide, elle pense que c'est l'adolescence alors qu'en fait, c'est l'existence. Cette impression ne disparaîtra jamais. On est toujours à côté des choses, un peu en deçà, un peu au delà, souvent parce qu'il nous manque la personne apte à faire en sorte que tout s'accorde et s'équilibre, et Anja est convaincue qu'elle est entrain de faire le deuil d'un voyage échoué, qu'elle va traîner son corps bardé de coups de soleil (merci les origines irlandaises) comme une malédiction, comme un fantôme condamné à emprunter perpétuellement les mêmes rues sans en sentir l'impact.

 

A 16 ans, Anja ressent pour la première fois la mélancolie.

 

Les trois semaines passent, s'étirent en ennuis interminables sur fonds de carte postale et de spritz bus trop vite, Anja se dit que quand elle retrouvera Ludovic, elle pourra lui avouer plein de choses importantes, elle a eu le temps de potasser, de développer un romantisme de survie (il faut dramatiser la rouille pour la rendre supportable), de se convaincre que le jeune âge n'est pas un obstacle aux évidences.

 

Le jour de la rentrée, elle retrouve Ludovic, qui visiblement, a également bien potassé, comme en témoigne la grande brune accrochée à son bras, la chanteuse du groupe, car personne ne résiste aux chanteuses, c'est bien connu.

 

A 16 ans, Anja ressent pour la première fois l'envie précise de mourir.

 

La preuve, elle s'en souvient parfaitement douze ans plus tard, s'aspergeant d'eau le visage au dessus du lavabo, tandis le ciel s'apprête à lui tomber sur la tête. Et elle comprend que quand les rêves sont des souvenirs, ce ne sont pas des portes de sortie, mais des couloirs qui la ramènent invariablement au même point, l'actuel, la pièce vide.

 

Combien d'autres trajets mentaux aura-t-elle encore le temps de faire avant que toutes les lumières ne s'éteignent définitivement ?

 

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