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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (43) : Les Phares mentent

Publié le 7 Juin 2015 par Asoliloque in écriture, hors-champ, manque

 

Les Phares mentent

 

 

C'est fou comme avec l'âge on en vient à mépriser la jeunesse, et surtout les amours adolescentes, considérées alors comme futiles et éphémères.

Si mon expérience de pion a logiquement été saturée d'ennui et de dégoût, et que je devais continuellement lutter contre la culpabilité d'être de ce côté-là de la barrière, j'ai néanmoins eu l'occasion à quelques reprises d'être rappelé à l'ordre par cette même jeunesse, rarement volontairement, mais avec une force qui ne souffrait d'aucune contestation.

La fois la plus marquante n'était bien entendu pas prévue, j'arrivais au terme d'une journée éprouvante où j'avais bien gueulé pour rien, menant ma bataille pour l'autorité avec une absence de motivation difficile à dissimuler. Il me restait une heure de permanence à gérer avant de me tirer, quelques collégiens égarés venaient s'échouer sur les tables éparses, on était loin de la fureur du matin, bref, je ne pensais pas que j'assisterais à un événement, ou plutôt devrais-je dire « un état », aussi mémorable.

Une élève très mature que j'appréciais beaucoup, avec qui j'avais auparavant échangé sur notre passion commune pour les films d'horreur, était rentrée avec les autres avant de se laisser tomber sur une chaise dans un coin, complètement abattue. Habituellement souriante et pleine d'énergie, ce revirement m'avait inquiété.

 

Je lui demande ce qui ne va pas, assumant une sympathie que je ne distribue pas à tous, loin de là – nombre d'autres étudiants dans le même état n'auraient sans doute récolté que mon indifférence -, ou peut-être est-ce dû à son masque de détresse trop intrigant pour être snobé : un désespoir immense mais rentré, hors des cris, hors des larmes, hors de la rage.

Elle me répond avec la voix cassée propre à ceux qui essayent sans succès de faire croire qu'ils s'en foutent : « peine de coeur ». Pas un mot de plus.

D'un coup, tout le mépris disparaît. Car dans ces deux yeux noirs de treize ans, ce n'est pas de la tristesse que je vois. C'est quelque chose de bien plus brutal : c'est l'effarement. L'effarement de comprendre que notre monde peut s'effondrer sans qu'il n'en soit de même pour LE monde. L'effarement de réaliser que les plus grands désastres sont silencieux et qu'ils n'impactent rien d'autre que soi.

 

C'est la solitude soudain mariée à l'insignifiance.

 

Et là, tu prends conscience à la fois de la beauté et de l'absurdité de ton boulot ; tu viens d'assister à un pur moment de tragédie – rien n'est plus important et dramatique pour elle donc quelque part, rien n'est plus important et dramatique tout court, et pourtant tu restes enferré dans ton rôle stupide de surveillant, condamné à garder cette fille concernée par ce qu'il se passe, réactive à tes directives de flicaillon : mets ton carnet sur le bord de la table, sors du travail, assieds-toi correctement. Elle sent bien que tes ordres viennent d'en haut, que c'est encore ce maudit protocole, quelque chose dans sa tête continue de lui sommer de faire bonne figure, mais pour le reste elle plane bien au delà, elle ne t'en veut même pas.

Tu voudrais la réconforter, quitter un peu ton costume de parasite, lui dire que l'abomination qui lui claque la gueule est la première d'une longue série, que c'est terrible mais aussi une des rares raisons qui valent la peine de vivre, qu'on en revient de la douleur, et que les cœurs cicatrisés font le siège des amours les plus fabuleuses. Va sortir ce genre de choses dans le silence poisseux d'une salle de permanence aux trois quarts vide. Alors tu te contentes d'une tape maladroite sur l'épaule, « allez, tu verras, ça finira par aller mieux, le week-end arrive, tu pourras gérer ça seule avec toi, en vouloir à tout le monde et déchirer des photos ». Tu te retiens de rajouter que l'alcool est tout indiqué dans ces conditions, que lui seul est capable de donner au désespoir sa dimension homérique, quand-même, elle a treize piges.

 

Tu voudrais la remercier, aussi, de t'avoir ouvert les yeux, de t'avoir donné une leçon de sérieux face à l'existence. Mais elle ne comprendrait pas. Alors tu ne fais rien. Ton impuissance et la sienne se percutent par le hasard de leurs trajectoires, sans être capables de se venir en aide.

 

Tu l'abandonnes au bout de l'heure fatidique, assez désemparé, mais avec cette question qui te travaille malgré tout : est-ce que ça lui donnerait du baume au cœur de savoir qu'elle est devenue une héroïne de roman ?

 

Le lundi suivant, elle était de retour, elle avait digéré ce tête à tête avec le manque, elle avait surtout appris à le planquer derrière le masque de pierre de la dignité. Question de survie en milieu hostile mais surtout d'orgueil : elle n'aurait toléré personne d'autre pour la détruire que celui ou celle qui avait foutu le camp de sa vie.

 

Car c'est bien tout ce qu'il reste parfois de l'amour : A défaut de l'avoir auprès de nous pour combler les nuits froides, on n'a plus que comme ultime pouvoir de laisser à l'être élu l'exclusivité de nous assassiner.

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