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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (42) : Au Sommeil de ma forme

Publié le 29 Mai 2015 par Asoliloque

Suite du hors-champ n°40

 

Au Sommeil de ma forme

 

 

Évidemment je n'ai pas dormi. Évidemment j'ai passé tout ce temps à te regarder. Les choses m'ont toujours moins intéressé que les personnes et tu es la seule personne ici.

 

J'ai consacré les dernières heures à tourner en rond dans ma tête, et Dieu sait que c'est vite fait, alors il faut recommencer souvent. La migraine a fini par s'enfuir, la tempête s'est lassée avant de se perdre en vagues oscillations.

 

Tu te réveilles, je me décale instinctivement sur le bord du lit au cas où tu m'aurais oublié, pour ne pas te faire peur. Ton premier réflexe est d'attraper tes lunettes aux verres encadrés de noir sur ta table de nuit. Celles qui te donnent l'air d'une étudiante en arts, dont je suis bien trop souvent tombé amoureux dans ma prime jeunesse, celles qui rendaient ton désespoir si sérieux plus tôt dans la soirée, ou plutôt déjà hier. Puis tu t'assoies en tailleur sur le matelas, abritée de ta grande chemise :

 

- Quelle heure il est ?

- Six heures.

- J'ai mal au crâne

- C'est normal.

 

Silence de fin de monde, silence de quelque part en Sibérie, à minuit, au fond d'une grotte.

 

- Tu...tu te rappelles de moi ?

- Bien sûr. Sinon tu serais déjà dehors.

- Me voilà rassuré.

 

Alors que je ne le suis pas du tout.

 

Tu as au coin des yeux – un peu asymétriques - ces légères ridules qui élisent certains êtres indépendamment de leur âge pour leur offrir ce supplément de charme et d'intelligence dans le regard. Elles semblent répondre aux fossettes que tu abrites de chaque côté de ta bouche. C'est plutôt fascinant comme les beaux visages juste assez écartés de la norme pour devenir hypnotiques se construisent. Côté coiffure, on dirait Louise Brooks qui aurait laissé pousser, tes cheveux ont l'air de vouloir se rejoindre en passant sous ton menton, un peu ébouriffés par le sommeil. Ça donne un mélange de grâce aristocratique et de désordre comique, une sévérité douce, bref, te regarder, c'est réviser ses oxymores.
En résulte une incapacité totale à savoir ce que tu penses de ma présence ici. J'hésite entre me jeter dans tes bras ou dans le métro qui passe au pied de ton appart'.

 

- Il y a un problème ?

- Non non.

- Tu dois me trouver nulle.

- Pour quelle raison ?

- Pour tout ça. Pour l'arrache, pour mon état. Parce que ça ne ressemble à rien.

- Dans la mesure où j'ai fait la même chose, je me vois mal te faire des reproches.

- Je veux dire que c'est pas une habitude, c'est pas forcément ce que je recherche.

- Tu sais, t'as pas besoin de te justifier, si tu veux, je peux m'en aller tout de suite, je te rappellerai pas. Je veux pas te déranger.

- C'est pas ça non plus que je voulais dire. Ah ce que je m'énerve quand j'arrive pas à m'exprimer correctement.

 

Je ne sais pas trop comment réagir, j'ai l'impression que c'est autant le foutoir dans ta tête que dans la mienne, et comme j'ai peur de lancer une connerie, je la ferme. Je détaille un peu la chambre autour de nous, m'arrête quelques instants sur un ukulélé posé dans un coin, avant d'atteindre ton bureau recouvert de croquis où s'alignent esquisses, symboles, lettres calligraphiées.

 

- Tu es dessinatrice ?

- Graphiste. La différence avec dessinatrice, c'est que ça permet de payer le loyer.

 

Une plante en pot abandonnée, une figurine de licorne trônant à ses côtés, quelques livres perdus au milieu des étagères ; ton existence est un kaléidoscope insaisissable. Je distingue l'Attrape-Coeurs, Sa Majesté des mouches, et un peu plus loin, Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes. Toute personne qui le possède est forcément digne de la plus grande dévotion. Je me rappelle du nombre de fois où ce bouquin m'a sauvé la vie en la rendant jolie. Bouffée d'émotion soudaine qui s'accompagne de frissons sur mes bras.
Si comme il l'écrit, « le langage est une peau », force est de constater que là, c'est ma peau qui a envie de te parler. Mais maintenant que l'alcool a foutu le camp de mes veines, ma timidité a retrouvé sa place et ronronne tranquillement.

 

- Tu n'avais pas l'air bien dans le bar, hier.

- Ce sont des choses qui arrivent. C'est pour ça que t'es venu me voir?

- Tu m'en voudrais si c'était le cas ?

- Je ne sais pas quelles sont les bonnes et mauvaises raisons d'aller rencontrer quelqu'un.

 

Je me tortille les mains dans le lit, tu restes assise à côté en te massant les tempes. Et puis je pars en roue libre sur la route mouillée inaugurée par mon angoisse.

 

- C'est bizarre parce qu'on se connaît depuis quoi, sept heures, dont deux à picoler et quatre à dormir, et ça fait pas beaucoup de temps pour autant d'intimité et je sais pas ce que je dois faire, ce qu'on doit faire, où on se situe désormais l'un par rapport à l'autre, si ça a de la valeur ou non, si c'est juste comme si c'était rien, un jeu avec des bornes bien délimitées, chacun reprend sa vie, au revoir et merci, et je comprendrais si tu voyais les choses comme ça, mais je crois que ça m'attristerait un peu quand-même.

 

Avoir l'air con à six heures du matin, c'est pire qu'aux autres heures, car tout est pire à six heures du matin.

 

- Tu es sûr que tu as dormi ?

- Pas vraiment, en réalité.

- Écoute, on est pas entrain de passer le bac, je vais partir du principe qu'il n'y a pas de règlement établi. Et je suis pas plus à l'aise que toi. J'ai jamais rien compris à tout ça. Donc je te propose qu'on s'occupe d'abord d'un problème plus essentiel.

- Ah oui ?

- Manger. J'ai affreusement faim.

- Moi aussi. De toute façon, j'ai toujours faim.

 

Je suppose qu'il y a plus dramatique qu'un petit déjeuner improvisé en ta compagnie. Je réalise que c'est même la première fois de ma vie que je trouve l'idée d'un petit déjeuner émouvante.

 

Car même si je ne peux rien présager de nos cœurs, c'est en tout cas une bonne nouvelle que nos estomacs s'accordent.

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