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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (40) : La Couleur des lits vides

Publié le 24 Avril 2015 par Asoliloque in écriture, hors-champ

 

La Couleur des lits vides

 

 

Le réveil projette faiblement la lumière de ses nombres sur ton corps allongé sur le côté.

Je distingue les grains de beauté qui parsèment ton bras par dessus le drap, on se croirait dans une chanson d'Alex Beaupain, et je sens que les emmerdes commencent.

 

C'est le paradoxe de l'extrême solitude : il devient insupportable de faire avec un autre corps près du sien quand on parvient miraculeusement à en trouver un. L'antidote se révèle être un poison encore plus vicieux ; si ça ne me sauve pas, qu'est-ce qui me sauvera ?

Je transpire dans ce lit devenu minuscule et j'ai peur de te déranger, de faire planer mon poids sur toi comme un ciel crevé de nuages sales. Tu dors, comment tu fais pour dormir, comment font les gens pour dormir quand ils ont bu autant ? Des vagues nauséeuses font tanguer le bateau abritant mes métaphores laborieuses.

J'ai sans douté été maladroit, j'ai toujours été maladroit, alors avec l'alcool, n'en parlons pas, je devais avoir l'air de quoi, je préfère pas savoir, c'est que l'intimité, on en fait tout un plat et on a raison, quel merdier.

T'avais l'air malheureuse, dans ce bar, faut dire que beaucoup ont l'air malheureux dans les bars, il y ce quelque chose qui traîne dans l'atmosphère, une mélancolie un peu vaseuse, mais c'est sur toi que ça ressortait le plus, et moi ça m'a toujours attiré, les filles malheureuses, ça doit sûrement réveiller un instinct de chevalier blanc à la con, c'est souvent le seul moment où je sens que je peux servir à quelque chose.

 

Là, tu sembles bien. Abandonnée à la nuit, tu es calme. Je doute que ce soit grâce à moi, peut-être que tu avais juste besoin de quelqu'un à côté dans le lit, n'importe qui, combler l'espace, éviter le vide. Ou alors simplement l'absolue nécessité de dormir. Pendant le sommeil, l'horreur et l'ennui acceptent parfois de stationner devant le rideau des paupières. Juste pour une trêve.

Je me demande pourquoi tu es encore là, puis je me rappelle qu'on est chez toi. Tu ne m'as pas dit de partir, je suppose que tu étais d'accord pour que je reste. Je ne sais pas comment ça marche, je n'ai jamais fait ça, je n'ai jamais compris comment on pouvait se faire rencontrer deux êtres si rapidement, je pensais que ça aboutirait à une sorte d'hydrocution, peau contre peau. Mon obsession des grands drames romantiques m'empêche normalement de me projeter dans ce genre de situation où chacun n'offre à l'autre qu'un petit bout de soi. Durée limitée. Ça m'effraye parce que je sais que je m'attache trop vite. Après, ça va créer des malaises.

 

En parlant de malaise.

 

Je me lève pour trouver un cachet pour la tête, un cachet pour l'estomac, un cachet pour chaque parcelle de ma carcasse. Ça me dérange de fouiller chez toi, c'est toujours dur de découvrir une vie à laquelle on appartient pas. Le pire, c'est les salles de bain, trop privé, mais c'est forcément là que je peux mettre la main sur ce que je veux. Je m'oblige à ne pas regarder le reste, les autres tiroirs, les autres compartiments de ton existence.

J'aurais dû refuser, mais l'alcool a bien fait les choses, et on était déjà là, deux automates désincarnés rattrapés par l'angoisse, et toi trop jolie, et toi dans la nuit, et toi qui en avais envie, ce qui était une information suffisamment incroyable pour ne pas la rater.

C'est quoi, les règles, maintenant ? Sommes-nous censés nous dire au revoir demain matin devant un café tiède et une tranche de brioche ? La banalité est dégoûtante.

Comment on revient de là ? Comment on s'échappe naturellement de cette situation, surtout quand on n'a pas envie de s'en échapper ?

Car même si je me sens affreusement à l'étroit ici, je sais que c'est pour avoir perdu l'habitude de la compagnie, couplée à la paranoïa de la décuite, et que rien n'égale en torture l'emprisonnement au sein de son propre crâne. J'ai besoin de croire en la possibilité d'une fuite.

 

Combien d'heures encore avant que tu ne te réveilles et ne sonnes le mien ?

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