Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
asoliloque.overblog.com

Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (36) : La Chute du ruban gris

Publié le 16 Décembre 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, manque, si je m'écoutais

 

 

La Chute du ruban gris

 

 

 

Rien ne se brise jamais d'un coup sec.

Il faut imaginer un nœud de satin se dénouant petit à petit, jusqu'à glisser du rebord de la table pour tomber en silence. Il n'y a pas de grands drames, seulement l'implacable brouillard du temps qui fait tout disparaître. Que peux-tu faire ? Qui peux-tu garder, protéger de l'appel de l'ombre ? Tu préférerais l'explosion à l'infinie tristesse de la fuite ténue, de l'effacement progressif, mais la vie est beaucoup trop sadique pour ça.

 

Comme la grenouille qui bout dans son eau de plus en plus chaude sans sauter de la casserole, tu te rends toujours compte trop tard des départs, quand il ne reste qu'une vague empreinte sur les draps, qu'un grincement de porte au bout du couloir. Quand le sable glisse entre les doigts, c'est uniquement les derniers grains qui s'accrochent et se rappellent à nous alors que l'ensemble se disperse déjà au vent.

 

Quelques fois, tu croises des déesses arrachées à la nuit, nimbant leur visage de fumée de cigarette, tu repenses à toutes celles qui se sont traînées hors de ta vie, sans jamais vouloir faire de mal, juste parce que l'ennui, juste parce que le délitement, juste parce que d'autres respirations, ailleurs, alors tu reprends espoir, cette déesse-là, celle que tu viens d'apercevoir, elle va te guérir, elle va te regarder et ne pas voir à travers, elle allumera une clope de plus pour rester là. Avec toi.

 

Elle a la beauté péremptoire, qui rend la lune tiède. Elle te demande l'heure. Et tu ne sais pas quoi faire, parce qu'on ne peut rien faire de la beauté. Tu sais qu'elle est chanteuse, et que tu ne peux rien refuser aux chanteuses. Tu sais aussi que tu ne la reverras jamais et que tu joueras à nouveau rapidement avec le nœud de satin. Tu sais surtout que c'est toi qui devras l'abandonner, ce soir, parce que tu n'es pas d'ici, que tu es de passage, tu as des horaires à respecter, essayant lamentablement de te nourrir de fragments merveilleux avant de repartir vers l'abîme. Chaque instant en sa compagnie est un deuil à prévoir dans les prochaines heures.

 

Tu voudrais lui dire que ce n'est pas de ta faute, que tu ne pars pas à cause d'elle, que si ça n'avait dépendu que de toi, tu aurais passé ta vie à la regarder chanter pendant qu'elle regardait ailleurs, qu'il n'y a pas de meilleure occupation que de fréquenter le même espace qu'elle, qu'il faut absolument se concentrer sur les êtres qui irradient, et que jamais tu ne trouveras quelqu'un qui sait aussi bien se servir de ses yeux, de sa voix, de ses pieds, de sa mélancolie parfaitement diluée dans la grâce.

 

Mais tout ça reste bien loin, au fond. Tout ça ne pourrait pas la garder auprès de toi, car tu n'es rien, juste un débris gravitant autour d'une planète qui casse le temps en deux. Alors tu balbuties quelques félicitations, hypnotisé par ses mains blanches qui pianotent distraitement le long de ses jambes, elle te remercie, elle t'a parlé, t'a l'espace d'un instant intégré dans le schéma de son existence.

 

Et puis les au revoir qui sont toujours des adieux. L'heure de filer, elle qui ne s'en émeut pas plus que ça, le ruban s'est déjà détaché, des gens marchent dessus, tu le ramasses quand-même. Il est gris et dégueulasse.

Descendre l'escalier, te retrouver dehors, cette impression d'être directement dégueulé dans le caniveau. Mettre de la distance, marcher vite, tu viens de rater ta vie, comme ça, sans que rien ne te le spécifie, le poison a trouvé un chemin et t'a bouffé les nerfs, marcher vite, marcher vite, elle doit encore être là-bas, à enfumer ses cheveux plus noirs que le creux dans ton estomac, marcher vite.

 

Ce putain de ruban gris dans ta poche, tu voudrais t'étrangler avec, l'avaler, le faire bouffer à tous les passants qui s'en fichent pas mal de ta déliquescence.

Une déliquescence délicate, anonyme.

Un plongeon vers la mort et le bruit.

 

Et ce putain de ruban gris.

Commenter cet article