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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (34) : La délicatesse de l'ivresse

Publié le 30 Septembre 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ

 

La délicatesse de l'ivresse

 

 

 

Je crois qu'au fond, il ne s'agissait que de ça. De délicatesse. De cette incroyable capacité à traiter le monde avec retenue, avec le geste juste. Je n'avais jamais été doué pour ça, il faut dire que je n'avais jamais vraiment trop eu l'occasion de m'exercer, perdu au milieu des corps qui bougeaient trop vite pour savoir de quoi ils avaient besoin. J'étais d'une maladresse incroyable, vis à vis des gens, du monde, de l'environnement, ne sachant pas où il fallait que je me trouve, quel mouvement entreprendre.

La nuit, on se rapprochait tous, et l'angoisse augmentait, la marge de manœuvre se réduisait, je ne pouvais rien esquisser sans que ça ne s'apparente à un grand coup de couteau en travers de la toile.

L'alcool me faisait peur, car s'il me désinhibait, il me rendait encore plus vulnérable aux dérapages, aux béances, et aux espoirs, et aux déroutes. J'étais doublement prisonnier de mon inélégance : balourd dans mes actes et balourd dans mes tentatives d'excuses.

J'entendais dire que l'alcool rendait con, alors qu'il ne m'apparaissait que comme un bon alibi pour les cons qui l'étaient déjà. Il n'y a qu'ivre que j'arrivais à décerner les nuances, à m'y glisser, à fissurer le bloc de gaucherie qui me caractérisait en temps normal, j'aurais voulu pouvoir le montrer et non confirmer la croyance populaire. J'aurais voulu que l'ivresse puisse se marier avec la délicatesse.

 

Le déclic avait eu lieu quelques années auparavant, lors d'une soirée si arrosée qu'on avait pensé y confier Noé pour jouer les garde-fous. Alors qu'une amie quittait le navire pour rejoindre le confort rassurant de son lit, je m'étais levé du fond du fond de la nuit pour lui offrir deux bises de bonne chance. Terrassé par le déséquilibre dû au gin ingurgité précédemment, les au revoir s'étaient métamorphosés en un coup de tête au ralenti, comme le retour d'un culbuto qu'aurait poussé devant soi. Elle m'avait logiquement traité de tous les noms, me renvoyant à mon état de loque avancé.

Je n'étais que ça : un culbuto aviné au regard vitreux qui se balançait d'avant en arrière, et dont les espoirs de délicatesse se voyaient réduits à néant dans une nouvelle démonstration de pathétisme.

Depuis ce jour-là, j'avais inconsciemment décidé de me prendre en main. L'alcool demande qu'on le respecte, il implique une responsabilité. Aussi, si au quotidien, j'avais toujours autant de mal à savoir comment me comporter face aux êtres que je côtoyais, dès que je rejoignais les rivages cotonneux de la beuverie, je me forçais à adopter une conduite irréprochable, comptant chacun de mes mots, chacun de mes gestes.

 

Ça commençait comme des mathématiques, mais grâce au flou artistique de l'exécution incertaine, j'ose espérer que ça confinait, quelque part, à la poésie.

 

C'était toute une suite de petites vérifications, de petites attentions, de petits accords avec le monde pour ne pas venir le troubler. Ne pas renverser son verre, ne pas renverser sa chaise, ne pas renverser des gens. Ne pas pisser contre les voitures. Ne pas laisser de nœuds dans les fils.

Regarder les mains, Regarder toutes les mains, qui s'agitaient en chorégraphies secrètes, regarder ses mains, surtout, parce que c'était les siennes qui dansaient le mieux.

Rester assis dignement sans s'effondrer, ne jamais aller au contact, ne jamais imposer son corps, trop de corps s'imposent à d'autres corps, j'avais la certitude que la délicatesse passait par un respect de la distance. Là où l'ivresse m'aurait en temps normal poussé à me jeter sur tout le monde, je m'astreignais à ne pas la déranger, à la laisser bouger ses mains et ses lèvres, sans tenter de circonscrire chacune de ses actions. Si je voulais un jour danser avec elle, je devais d'abord apprendre les pas, ne pas me jeter sur la piste comme un mort de faim, dopé à la peur et à la désolation.

Alors, j'apprenais, silencieusement, je me réchauffais auprès de son feu, ne rajoutant jamais de bûches – j'aurais bien été capable d'étouffer les flammes avec mes conneries, me limitant à souffler timidement sur les braises, à lui faire comprendre que oui, j'étais là, oui je l'écoutais, oui elle était grande et belle et que ses mains éclairaient la nuit.

 

 

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