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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (30) : L'amour de Sarah Kane, Arnaud Cathrine

Publié le 14 Août 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, arnaud cathrine, sarah kane, littérature, extrait

Il faut pas mal de prétention et sans doute beaucoup d'amour pour rendre l'hommage que fait Arnaud Cathrine à Sarah Kane dans La Disparition de Richard Taylor. Choisir de parler à sa place alors qu'elle ne parle plus, non pas dans une volonté de réappropriation ou d'explication, mais parce qu'on croit à la capacité des mots pour faire revivre les morts, ou du moins l'empreinte qu'ils avaient laissé pour nous. Cathrine ne livre ici qu'une image, un fantasme, la Sarah Kane qu'il a connue de très très loin, comme beaucoup d'entre nous, mais a-t-il moins de légitimité qu'un autre ? Certains jugeront sa proposition indécente. Moi, j'y ai retrouvé ce que j'aime chez la dramaturge, ce qui me remplit et ce qui me vide, ce qui me rassure et me terrorise, cette urgence de vie et cette incapacité à la supporter. Il y a beaucoup d'Arnaud Cathrine en la Sarah Kane qu'il écrit, et involontairement, il y a beaucoup de moi aussi.

Un jour, je consacrerai mon propre article à Sarah Kane, si j'y parviens. D'ici là, je vous laisse avec deux extraits du chapitre qui lui est adressé (pour des raisons évidentes de longueur, je ne pouvais me permettre de tout vous recopier). J'espère que vous aimez la plongée en apnée.
Et que vous voudrez la prolonger dans le livre.

 

 

"L'amour de Sarah Kane

 

[...]

 

Ce matin, j'ai cru que c'était elle, j'ai pensé l'avoir enfin rencontrée, cette fille que j'attends, cette fille que j'aime et qui se fait attendre, c'était elle, qui allait me rendre à la vie et me délivrer de la grande nuit, j'ai toujours pensé qu'on n'étreint la vie qu'au moment de mourir et j'ai cru mourir ce matin lorsque je l'ai vue, j'y croyais, j'ai l'espoir et le désir tenaces en dépit de tout ce que j'écris, alors j'ai cru que c'était elle, bien sûr une peur têtue me mordait au mollet, car il se pouvait très bien qu'elle descende de la rame au prochain arrêt et disparaisse dans la foule de mes faux frères travailleurs, et moi je continuerais jusqu'à Brixton, toute seule, comme une chienne, de nouvelle seule dans la grande nui dont l'éternité sera toujours plus longue que le plus long des tunnels de cet atroce métro, qu'il crame ce putain de métro, c'est tout ce que je nous souhaite parfois, mais pas avant qu'elle ne soit descendue de la rame, huit heures du matin, c'est à huit heures, en sortant de chez William, que je suis arrivée sur le quai du métro, je ne l'ai pas vue tout de suite, j'avais la bouche encore pâteuse et crasse, puante de ma nuit sans sommeil passée à rédiger la présentation biographique de Marie Kelvedon puis à consoler William, tout le gin de William ingurgité au goulot, je me rappelle avoir passé une bonne dizaine de fois You get what you give et avoir dit à William que je ne savais plus très bien si je croyais à ce que chantaient ces grands naïfs : « On ne reçoit rien, William, rien, tu donnes, tu ne reçois rien, tu donnes au désert qui t'engouffre », mais William qui n'a pas vraiment envie d'entendre ça en ce moment, William dont le désir se voit ces temps-ci tout aussi rudoyé que le mien, William m'a dit que je lui cassais les couilles avec ce morceau, j'ai rétorqué que je comptais sur lui pour foutre ça à mon enterrement : « le jour où je me serai vraiment balancée, vous ferez péter les New Radicals, qu'on sache au moins que j'y ai cru, j'ai essayé », William a menacé de faire part de mes nobles projets de vie à Mel, mon agent, et puis il a balayé mes conneries d'un geste consterné, alors j'ai dit : « je rentre, il n'y a décidément que David Beckham qui soit capable d'un vrai miracle dans ce foutu monde », et je l'ai laissé comater, je voulais trouver la force de dormir, une heure ou deux au moins, et puis l'angoisse me réveillerait en sursaut, je relirais ces phrases que j'ai consignées depuis la fin de mon travail sur Crave, je me plongerais dans ces bouts de voix, tête baissée, pour oublier que dans trois semaines on lira Crave à Plaines Plough, ne pas songer aux huées qui vont recommencer, le tonnerre d'incompréhension, et là j'arrive sur le quai ; je ne l'ai pas vue tout de suite, puis je l'ai vue, il y a un temps d'arrêt, je veux dire, un temps d'indécision ou de reconnaissance, jusqu'à ce que je me dise : cette fois c'est elle, elle partait au boulot vraisemblablement, une fille comme tout le monde, avec un vrai boulot, mais peu m'importe, je suis prête à aimer une fille comme tout le monde, avec un vrai boulot, du moment que cesse la grande nuit et que je la rencontre enfin, cette fille que j'aime, que j'ai attendue, qui s'est fait attendre, il y a eu un moment suspendu, je l'ai observée, avec insistance, et sans tarder le désir – qui ne lâche pas, ne croyez pas ça, il ne lâche pas en dépit de tout ce que j'écris – le désir m'a terrassée, et je devais avoir ce regard impérieux, je me déteste avec ce regard, un regard qui prend possession, parce qu'il en crève, parce que j'en crève, ce regard qui doit passer pour un étranglement mais qui n'est qu'une déclaration d'amour, si c'est elle, me suis-je dit, il faut bien qu'elle le comprenne dans les plus brefs délais, qu'elle se hâte de me reconnaître comme je l'ai reconnue, mais à vrai dire elle ne l'aura pas perçu immédiatement ce regard que je me déteste et que mon désir darde avant même que je puisse civiliser quoique ce soit en lui, elle ne l'aura pas perçu puisqu'elle était de dos, légèrement penchée vers le tunnel à guetter l'arrivée du métro, elle portait un long manteau écru un peu mité, truc à la mode, sous le tissu cintré des hanches et un cul rebondis sans qu'on puisse les estimer exagérément larges, elle avait attaché ses cheveux bruns mi-longs avec un simple élastique, certaines mèches anarchiques trahissaient la précipitation du réveil, elle faisait partie de mes faux frères travailleurs, contraints d'écourter leur nuit toujours trop tôt pour aller bosser, exercer leur vrai métier, mais je n'ai rien contre aimer une fille comme tout le monde avec un vrai métier, elle partait au boulot, trop tôt à son goût, pas apprêtée, en retard sans doute, elle avait muselé ses cheveux avec un simple élastique, avalé son petit déjeuner debout, enfilé le manteau écru et filé sans autre égard parce qu'elle était déjà en retard et pas très bien réveillée, ça j'en eus la confirmation quand je pus apercevoir son profil, puis son visage tout entier, elle avait de grands yeux noirs, et des cernes, un putain de regard sous ses cheveux disciplinés à la va-vite, des lèvres un peu boudeuses mais dont on pouvait imaginer qu'elles étaient capables d'un sourire inopiné, c'est moi qui imaginais ça bien sûr, qu'elle pourrait me sourire, une fois que nous nous serions toutes deux reconnues, au lieu de quoi elle m'a jeté un regard vague, que j'imaginais agacé, alors j'ai baissé la tête, j'avais honte, cette putain de honte qui ne me lâche pas, honte non pas de l'avoir regardée et de lui avoir dit d'un seul regard que je l'aimais, mais honte parce que je me sentais sale, crasseuse de toute cette nuit, le gin de William ingurgité au goulot, crasse de la grande nuit où je croupis depuis combien de milliers de mois, je me suis sentie découragée d'être si peu aimable, parce que forcément, on ne se rend jamais aimable à force de croupir dans la grande nuit, on est juste sale et seule comme les chiens, comme les rats

 

[…]

 

car je connais bien William et ses emportements, il en revient toujours, je n'ai jamais bien compris cette aptitude chanceuse, ce talent inné qu'a William à se relever du pire, si seulement j'avais ce don, mais il se peut que je n'aie que l'écriture, et encore, si j'en crois mes juges, ces fils de pute qui ont dit et écrit toutes ces atrocités, ceux-là qui m'ont plongée dans la grande nuit, William, lui se relève toujours, il prétend que j'ai de fausses valeurs, il réfute mon inclination naturelle à mettre la vérité au-dessus de tout, il me dit souvent que je ne sais pas faire autre chose que voir et dire la vérité, ce qui n'est pas recevable, on croirait entendre Harold, William, je le sais à présent, s'arrange avec la vérité, il invente tout et tout le monde et fait en sorte que tout et tout le monde répondent à son désir, jusqu'à s'écrouler lorsque l'invention n'est plus viable et se relever au terme de longues semaines de souffrance, mais se relever quand-même, ainsi a-t-il sans douté inventé Richard, comme il a inventé tous les autres, William a la vie pleine de ses inventions qui le brisent mais William a ça pour lui : la vie pleine, moi ce n'est que vide, attente prolongée jusqu'à bout de la patience, et je ne sais vraiment pas ce qu'il y a au bout de la patience, il y a que je me balancerai probablement, à force d'avoir tant attendu  "

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