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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (29) : Je est une autre (partie 2)

Publié le 10 Août 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, nouvelle, je est une autre

Partie 2, suite logique de la partie 1

 

Je est une autre  (partie 2)

 

 

- C'est étrange, vous me faites furieusement penser à quelqu'un.

- Ah oui ?

- Oui. L'héroïne de mes livres.

- Je m'en doutais. Anja, c'est ça ?

- Vous me lisez ?

- Évidemment. Je connais tout de toi. Tes bouquins comme ta vie de merde.

 

J'aurais dû me vexer, mais d'une part, elle avait absolument raison, de l'autre, je venais de remarquer le modèle du pistolet qu'elle pointait vers moi. J'en possédais un similaire que j'utilisais pour faire du tir de compétition. Idéal pour se relaxer. Sauf quand on est de l'autre côté du canon. Peut-être était-ce le mien ? Dans ce cas, elle en savait effectivement beaucoup sur moi.

 

- Pourtant, ça avait bien commencé. La célébrité, le pognon qui tombe, il manquait juste une nana et des gosses, et le tableau aurait été parfait.

- C'est ça, l'alternative à la vie de merde ?

- Oh moi, je m'en fous pas mal.

- Alors vous voulez quoi ?

- Ma visite concerne ton dernier livre.

 

On y était. Ma première intuition avait été la bonne. J'ai commence à assembler les pièces du puzzle. La ressemblance avec Anja, le fait qu'elle ne m'avait pas tué directement... j'étais tombé sur ce que redoutent le plus les écrivains, les chanteurs ou les acteurs : les groupies qui s'identifient.

 

- Vous n'avez pas apprécié le sort que j'ai réservé à Anja ?

- On y arrive.

- Vous vous êtes vue dans sa peau, c'est ça ? Vous vous êtes monté le melon, du coup, quand je l'ai tuée, vous avez voulu la venger. Vous venger, vous en quelque sorte.

- J'espère que tu ne factures pas trop cher tes séances de psychanalyse pour collégiens. Tu m'as prise pour Annie Wilkes ?

Le sifflement de la cafetière a appuyé l'échec de mon hypothèse. Tant mieux si on évitait le remake de Misery, je ne voulais pas finir comme Paul Sheldon. J'ai sorti deux tasses et je lui en ai tendu une, qu'elle n'a pas touchée. Je me suis brûlé les lèvres sur la mienne pour donner l'impression que je réfléchissais, mais rien n'est venu.

 

- Alors quoi ?

- Tu l'as trahie, tu n'avais pas le droit de lui faire ça.

 

Je suis passé au tutoiement, parce qu'on est pas des sauvages.

 

- Tu veux savoir pourquoi ? Regarde autour de toi. Il n'y a rien. Personne. J'ai tout consacré à l'écriture, tout donné à Anja. Les femmes que j'ai ramenées ne supportaient pas que je lui offre autant de temps, et foutaient le camp dès qu'elles en avaient l'occasion.

- Pauvre petit bonhomme en mal d'amour, abandonné par la gent féminine qui n'apprécie pas l'écrivain noctambule obsédé par sa propre création. Tu veux que j'aille brûler un cierge ? C'est qu'on en rencontre pas tous les jours, des histoires aussi dramatiques.

- Il n'empêche que j'ai gagné le droit de décider ce qui arriverait à Anja.

- T'en débarrasser parce que tu pouvais plus t'en passer, c'est d'une connerie sans nom.

- Ça me regarde.

- Tu l'as roulée dans la boue, humiliée ! Tu l'as virée comme on abandonne un chien malade sous prétexte que ta vie partait en vrille à côté. Ton égocentrisme est affligeant.

- Tu accuses un écrivain d'être égoïste ? Autant reprocher à la pluie de mouiller...

- Tout ça pour dire qu'elle te lassait et qu'il t'en fallait une autre.

- Faux ! Entièrement faux ! Je lui ai tout sacrifié, et jamais je n'ai eu un signe de sa part ! Elle est restée silencieuse. Les femmes étaient des marionnettes sans âme que j'ai fini par refuser ici, pour bien lui montrer qu'il n'y en avait que pour elle. Mais non, je pouvais bien crever dans mon coin, elle ne s'est jamais manifestée. Je n'ai pas eu le choix. Continuer comme ça, ou tenter de m'en libérer en la détruisant. Elle n'en est restée que plus gravée dans ma tête.

 

La fille a éclaté de rire, dans un subtil mélange de pitié et de foutage de gueule.

 

- Non mais attends, tu croyais quoi ? Qu'elle allait sortir de la page pour que vous viviez une idylle passionnée ? Ça ne marche pas comme ça, hein. Surtout quand on s'en montre aussi peu digne. Quel gâchis... toujours est-il que tu n'avais pas à décider du destin de milliers de lecteurs sur un coup de tête.

- Oh, ils s'en remettront. On se relève de tout. Enfin...

 

J'ai désigné l'arme d'un hochement de tête. Sûr que mon cas allait rapidement se régler.

 

- Moi, je ne m'en remettrai pas.

 

Elle avait prononcé ces paroles sur un ton chargé de chagrin et de renoncement, qui tranchait radicalement avec la tranche de rire précédente. Elle n'allait quand-même pas se flinguer elle-même dans ma cuisine ?

Elle a finalement retrouvé ses esprits, et moi la certitude que c'en était terminé. Autant soigner sa sortie.

 

- Je t'en prie, ô grande faucheuse, accomplis ton illustre devoir. Je suis prêt.

 

La fille s'est levée avec grâce, à nouveau sans faire bouger la chaise, et est venue positionner le pistolet contre ma tempe.

- J'ai une dernière question : qu'aurais-tu écris maintenant que tu as sabordé Anja ?

- Tu le sais bien, rien. J'avais fait le tour de la question.

 

Elle allait appuyer, je le savais. Mais moi aussi, j'avais une interrogation, que j'avais réussi à maîtriser depuis le début de notre rencontre et qui me brûlait désormais les lèvres. J'ai posé ma main sur la sienne, elle était aussi rêche et froide que la crosse du pistolet.

 

- Je peux savoir ton nom, avant ?

- Voyons, je pensais que tu avais compris. C'est moi, Anja.

 

Et elle a appuyé sur la détente. A moins que ce ne soit moi.

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