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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (28) : Je est une autre (1ère partie)

Publié le 8 Août 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, nouvelle, Je est une autre

Réécriture d'une vieille nouvelle.

 

 

Je est une autre

 

 

Si je remonte aussi loin que ma mémoire me le permet, je crois bien que je n'ai jamais passé une nuit correcte. Quand on dit que les enfants ont du mal à dormir, on omet généralement de préciser que parfois, la situation ne s'arrange pas par la suite. Il arrive qu'on traîne irrémédiablement ce rapport au sommeil compliqué, au point qu'il devienne un axe de notre vie auquel on finit par ne plus faire attention.

Mes insomnies étaient fréquentes, mais elles étaient moins éprouvantes que les nuits que je consacrais réellement à Morphée, où j'étais assailli de toutes parts par des rêves tous aussi inventifs pour se débarrasser de moi. Si certains se réfugient dans leur inconscient pour éviter la confrontation directe avec l'existence, force est de constater que le mien se foutait pas mal de me rendre la vie plus facile.

On m'a diagnostiqué beaucoup de choses, beaucoup de choses que je n'ai pas cherché à comprendre, parce que ça m'a toujours beaucoup ennuyé. J'ai pris des cachets, puis, presque par découlement naturel, je suis devenu écrivain. Dès lors, mes nuits déplorables et mes sautes d'humeur en résultant sont devenus mon gagne-pain. J'ai continué les cachets, pour la forme, et je dois reconnaître que les orange sont plutôt bons.

 

Malgré tout ça, si je remonte aussi loin que ma mémoire me le permet, je crois bien que je n'ai jamais été réveillé en pleine nuit par une femme braquant un pistolet sur moi. Ce sont des épisodes généralement assez marquants, je pense que je m'en serais rappelé. Je faisais encore un rêve merdique où l'on m'étouffait avec des feuilles gorgées de pétrole, aussi, ma première réaction face à l'inconnue a surtout relevé du soulagement. On relativise comme on peut.

 

Elle était donc là, debout à côté du lit, le pistolet pointé vers moi, je la distinguais mal, juste une ombre veillant sur moi d'une manière un poil agressive.

 

- Lève-toi.

 

C'était pourtant simple, comme demande, mais j'ai eu du mal à bouger. Je suis resté bloqué un petit instant sur la voix, rauque et traînant un léger accent de l'est. Une jolie voix, inquiétante aussi, qui allait bien avec la situation.

 

- Je suppose que tu sais pourquoi je suis ici.

 

Peut-être était-ce dû au sommeil qui m'embuait encore le cerveau ou à la surprise due à la découverte de la femme, mais non, je ne savais pas vraiment pourquoi elle était ici. Je ne doutais pas d'avoir fait diverses saloperies au cours de ma vie, je n'aurais cependant pas été capable de déterminer laquelle m'avait mené à cette situation. Récemment, il n'y avait eu que mon dernier livre. Alors certes, il s'était accompagné d'un peu de foin médiatique, mais on n'envoie pas une tueuse à gages dès que quelqu'un passe à la télé, si ?

 

- Vous permettez que je m'habille ?

 

Je cherchais à gagner du temps, et puis, même, un caleçon n'est pas une tenue pour recevoir les gens, aussi belliqueux soient-ils. Elle n'a rien dit, m'a laissé enfiler un pantalon qui végétait au pied de mon lit. Ma chambre accueillait un sacré bordel, pour le coup, j'appréciais qu'on associe le bordel aux écrivains, ça me donnait à la fois une excuse et une légitimité.

 

- On va à la cuisine ? Vous serez toujours en mesure de me tuer après un café.

- Passe devant. Et t'avise pas de dévier de la trajectoire.

 

Elle avait un ton mélodramatique plutôt classe, mais avec des relents de sur-jeu dont elle semblait s'amuser elle-même. Comme si elle campait la méchante pour me faire plaisir.

 

Mes bouquins avaient beau bien se vendre, je n'avais jamais pris la peine de déménager de cet appartement lugubre, tout juste bon pour un étudiant en galère. Avec quoi remplit-on l'espace ? Rien ne m'intéressait à part écrire, je ne ramenais personnes depuis un petit bout de temps, le disque dur de mon ordinateur et une bibliothèque étaient bien suffisants pour accueillir l'ensemble de ma vie et de mes fantasmes.

Aussi, le chemin jusqu'à la cuisine a été parcouru un peu vite pour que j'envisage une stratégie de fuite. Je n'en avais même pas envie, pour une fois que je n'avais pas à écrire les rebondissements, autant en profiter.

 

Ma cuisine était comme dans les petites annonces : simple et fonctionnelle. Pour ne pas dire vide et moche. Une table, deux chaises, le nécessaire pour me faire à bouffer – je n'utilisais que la cafetière et le micro-ondes -, un évier propre car ne profitant pas des assiettes en carton et des barquettes plastifiées. J'ai dégagé une chaise pour l'inconnue, toujours dans un souci de bonnes manières, puis j'ai fait couler un café aussi noir que mes cernes, histoire d'être original dans mes comparaisons.

 

La fille s'était assise à la table sans bouger la chaise, comme si elle ne voulait pas laisser d'empreinte. Elle pensait sans doute à l'après, à quand elle m'aurait buté, ne pas mettre les flics sur sa piste. J'ai enfin pu la détailler, et maintenant que mes pupilles s'étaient habituées, j'ai été obligé de reconnaître que ça m'a fait un choc.

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