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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Je ne retrouve personne, d'Arnaud Cathrine : Ode à la justesse

Publié le 27 Juillet 2014 par Asoliloque in écriture, critique, arnaud cathrine, je ne retrouve personne, littérature, roman

Titre : Je ne retrouve personne

Ecrivain : Arnaud Cathrine

Genre : Roman

Année : 2013

 

Critique : J'ai beau être un lecteur assez régulier, il y a au final assez peu de livres qui ont suffisamment marqué ma vie pour modifier mon rapport à celle-ci, ainsi que me façon d'appréhender l'écriture. Certains m'ont bluffé par leurs capacités narratives (pas pour rien que je dévore les polars), mais assez peu de livres ont réussi à s'en détacher me convaincre qu'au fond, il ne s'agit que de musique. Toutes les histoires du monde n'existent que pour faire résonner cette musique, lui offrir l'écrin permettant son développement.

 

Je fais partie des sceptiques, des insatisfaits, de ceux qui ont normalement besoin d'être entraînés par la trame narrative pour ne pas m'endormir. Ma propension à m'ennuyer de tout, tout le temps, me laisse forcément craintif face au pitch le plus désespérément banal du monde, l'histoire d'un mec – un écrivain, forcément – revenant dans sa maison d'enfance pour la vendre. Il se trouve alors confronté aux souvenirs, à la nostalgie, forcément, ces nappes de passé brumeuses qui enveloppent tous ceux qui s'y laissent prendre, et même parfois les autres. Et le retour dans la maison familiale, forcément, se révèle être surtout un retour sur soi.

 

Cette histoire, vous l'avez déjà lue cent fois. Elle vous a au moins ennuyé 99 fois. Parce que les histoires de famille ont la capacité d'être gavantes à la fois pour les concerné-e-s et pour les gens qui ne le sont pas. Mais Je ne retrouve personne ne fait pas partie de ces livres. Il s'en échappe parce qu'il a trouvé la musique. Celle qui peut faire supporter toutes les névroses psychanalysantes, tous les tiroirs renversés, toutes les mélancolies poisseuses.

 

Il est très compliqué de savoir écrire simple. Nombre sont les livres qui pensent que sous prétexte que le nouveau roman est passé par là, sortir des phrases sans verbes donne tout de suite un véritable cachet et une caution moderne. C'est faux. Éviter l'écriture ampoulée n'empêche pas de mal écrire. Cela veut parfois vouloir juste dire que vous écrivez mal et n'avez aucun style. Dès lors, l'appréciation de celui-ci devient une question épineuse, si l'on ne peut plus juger à la longueur des phrases (même si Arnaud Cathrine les affectionne, voir plus bas), la complexité de leur vocabulaire, ou leur capacité à nous plonger dans les plus profondes abîmes de l'incompréhension.

 

Qu'est-ce qui fait d'Arnaud Cathrine un grand écrivain ? Parce que son style ne repose que sur l'affect. C'est une écriture qui semble (ce n'est évidemment pas le cas) se passer de réflexion cartésienne, de volonté d'efficacité. Elle parle pour elle. Cathrine ne fait jamais d'effets de manche, ne cherche jamais rien à prouver, à démontrer. C'est une écriture humble, juste, toujours sur la retenue, qui plonge seulement quand il n'y a pas possibilité de faire autrement.

 

Dans le livre, une vieille mégère lui dit (difficile de ne pas considérer Je ne retrouve personne comme une autofiction) à un moment qu'il écrit « comme une femme ». Le personnage/narrateur tique devant cette volonté d'essentialiser l'écriture mais apprécie ce qu'il juge être un compliment. Il a en effet un style qui ne cherche jamais à s'affirmer, à assurer une quelconque force « virile », tout est dans le flottement, le frôlement, la tendresse aussi, souvent. La peur, le manque, la perte, l'ennui, l'alcool, tout est traité avec délicatesse, enrobé d'un spleen délicieux. Ça en dit juste assez pour serrer la gorge mais ne vient jamais tirer les larmes – du moins sciemment.

 

Je ne retrouve personne, c'est aussi beaucoup de personnages esquissés, qui passent, qui restent un peu parfois, mais qui à chaque fois trouvent immédiatement une crédibilité et une beauté ; ils ont leur chance même s'ils ne choisissent pas forcément de la prendre. Il n'y a jamais de héros. Ce livre qui m'aura fait aimer un personnage d'enfant, affreusement attachante, fait regretter une ex qui n'était pas la mienne, fait m'inquiéter pour le devenir d'une maison alors que je me fous des lieux. C'est plus qu'un livre que j'aurais voulu écrire, c'est peut-être un dans lequel j'aurais voulu vivre. Malgré tout.

 

Une amie m'a offert le plus beau compliment que je puisse recevoir en me disant que par le biais de mes textes, je « parlais comme son ventre ». Je crois que c'est le grand talent d'Arnaud Cathrine. Il sait, tranquillement, l'air de rien, par petites touches, comment venir faire parler notre ventre. Ça ne se fait pas sans douleurs, le ventre refuse parfois de coopérer, il aimerait se dire qu'il n'est pas concerné par tout ça, que cette petite musique ne l'atteint pas, que ces mots-là n'ont pas la force de venir appuyer juste ici, à l'endroit où tout palpite.

 

Mais ça finit toujours par trouver un chemin. Et l'on est finalement heureux d'avoir été capturé dans notre instabilité, notre incapacité à supporter le réel dans ce qu'il a de plus péremptoire, on accepte avec joie de rendre les armes devant un auteur qui nous a simplement demandé de lui faire confiance alors qu'il n'en avait pas beaucoup pour lui même. De partager une solitude qui n'est jamais vraiment voulue, même quand on a du mal avec la foule. De se sentir totalement investi par les mots qui sont enfin reconnus à leur juste valeur, celle de dévoiler l'âme au delà des corps.

 

Parce que c'est toujours un profond plaisir de sentir qu'un livre a été écrit pour nous.

 

 

« […] il y avait ces regards rivés sur quelque visage repéré de soir en soir, tantôt absent, tantôt apparu inopinément, ou fidèlement à sa place à notre arrivée, de ces visages que nous mangions à plein regard avant même qu'un rapprochement ne s'opère, promesse d'une prolongation, d'une histoire, d'une fin de nuit peau contre peau, on resterait amis, on se quitte vite fait, et le soir venu, de nouveau, l'espoir que la grande ville tienne ses promesses, l'être providentiel, je me prenais à penser que rien d'autre ne valait que ça : l'attendre sagement, patiemment, la « remplaçante », et puis parfois la flemme, parce que rien ni personne ne venait, alors je rentrais, mais toujours je repartais, le lendemain soir, sur le coup de vingt et une heures, dans un même mouvement de fuite, de désir, de sabordage, et de vie. »

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