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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

La Vénus à la fourrure, Roman Polanski : serrer jusqu'à l'étouffement

Publié le 27 Juin 2014 par Asoliloque in écriture, critique, cinéma, vénus à la fourrure, emmanuelle seigner, mathieu almaric, roman polanski

Titre : La Vénus à la fourrure

Réalisateur : Roman Polanski

Année : 2013

Genre : Comédie/Thriller

Casting : Emmanuelle Seigner, Mathieu Amalric

 

Synopsis (allocine) : Seul dans un théâtre parisien après une journée passée à auditionner des comédiennes pour la pièce qu’il s’apprête à mettre en scène, Thomas se lamente au téléphone sur la piètre performance des candidates. Pas une n’a l’envergure requise pour tenir le rôle principal et il se prépare à partir lorsque Vanda surgit, véritable tourbillon d’énergie aussi débridée que délurée. Vanda incarne tout ce que Thomas déteste. Mais un peu contraint et forcé, Thomas la laisse tenter sa chance et c’est avec stupéfaction qu’il voit Vanda se métamorphoser. Alors que l’« audition » se prolonge et redouble d’intensité, l’attraction de Thomas se mue en obsession…

 

Critique : Ne fréquentant plus trop les salles obscures ces derniers temps, les conditions dans lesquelles je vois les films (quand j'en vois, ce qui est déjà assez rare en soi dernièrement) peuvent réellement varier en matière de confort (DVD, téléchargement ou streaming parfois un peu dégueulasse) ou d'horaires. Ce coup-ci, n'arrivant pas à trouver le sommeil, j'étais parti pour me faire un de ces films d'horreur un peu (admirez l'euphémisme) débiles où des animaux énormes et tout pixelisés mangent des touristes américaines adeptes de bière qui mousse.

 

Mais voilà que je tombe sur La Vénus à la fourrure, et je me dis que je peux occasionnellement relever le niveau intellectuel de mes visionnages. Je crois bien que, par hasard, je me suis retrouvé dans les circonstances idéales pour le voir. A une heure déjà bien avancée dans la moiteur de la nuit, le film m'a pris dans son étau sans que je ne m'en rende compte au départ, presque sournoisement, comme l'aurait fait un chat qui joue avec sa proie, et je n'ai plus réussi à m'en sortir.

 

Je connais assez mal la filmographie de Polanski, j'ai seulement vu Le Pianiste (que j'ai beaucoup aimé), Rosemary's Baby (que j'ai trouvé chiant comme la pluie) et... La Neuvième porte (je suis tombé de ma chaise en voyant que c'est lui qui avait fait ce nanar devant lequel je m'étais à moitié endormi). Aussi, je ne compte pas parler de ce film à l'aune du reste, de l'énergie qui traverse l'oeuvre du cinéaste et toutes ces choses, je laisse le boulot aux universitaires et/ou aux fanatiques. J'aime au contraire l'idée que La Vénus à la fourrure fonctionne en circuit fermé, car à bien des égards, la réussite du film se situe surtout dans la maîtrise de son huis-clos.

 

Le risque était grand de faire du théâtre filmé, surtout quand le sujet est précisément l'élaboration d'une pièce de théâtre, sa répétition et sa mise en scène. La tentation aurait pu être de s'accorder sur le travail fait « en live » durant le film, de calquer la réalisation directement dessus. Ça ne m'aurait pas gêné outre-mesure. Si le cinéma est un art de la mise en scène, elle m’apparaît moins essentielle que la qualité de l'écriture, et dans un film aussi centré sur le dialogue, il fallait que celui-ci soit chirurgical. Mais étonnamment, le début du film m'a plus accroché par son ambiance que par ses dialogues, que je trouvais asses étranges, un peu laborieux.

 

Ce théâtre obscur, lieu de tout le film, et la relation qui se tisse immédiatement entre Amalric et Seigner, sont venus titiller ma curiosité, ou plutôt la bousculer, jusqu'à me faire basculer dans la pièce au moment où celle-ci commençait. J'arrive alors à ce point de non retour : vais-je me taper une pièce de théâtre, aux répliques lourdes et engoncées dans leur classicisme ? L'impensable se produit ; le film décolle à cette occasion. Et l'angoisse s'empare de moi.

 

Je ne sais pas qui a eu l'idée, à certains endroits, de classer ce film au rayon des comédies. Il fait rire par moments, oui, mais il est surtout terrifiant. Grâce à une idée géniale : passer le plus naturellement du monde de la pièce au film, du texte récité aux dialogues plus ou moins anodins. La tension monte avec ces ruptures de rythme, ces drapeaux blancs levés où Emmanuelle Seigner lâche (fait semblant de?) son emprise sur Almaric avant de le récupérer juste après. J'avais dit il y a quelques mois lors de ma critique du jeu Alan Wake que la peur venait des séquences de jour, sans danger, qui venaient s'interposer entre les nuits où l'on s'opposait aux divers fantômes et possédés. Qu'il n'y avait rien de plus terrifiant que de trouver un lampadaire au milieu de l'obscurité, même si ce lampadaire était gage de sécurité. On ne peut s'habituer au noir si une petite lueur vient constamment nous apporter un peu de répit.

 

Eh bien dans le film, c'est la même chose. Là où l'on aurait pu se faire à l'ambiance oppressante de la pièce, prendre ses marques, voir s'en lasser, on se fait constamment dégager par le retour à la réalité. A ce jeu, Emmanuelle Seigner livre une prestation étonnante, passant d'un personnage à l'autre avec une facilité déconcertante. Mathieu Amalric n'est pas en reste, mais son parcours est différent : c'est une métamorphose progressive, un délitement, car il est incapable de prendre le contrôle, malmené par les aller-retour incessants entre fiction et réalité et le talent de Wanda.

 

On réalise à cet instant qu'on a totalement oublié le film (alors que la mise en scène est toujours extrêmement précise, resserrant les espaces, enfermant les acteurs...), la pièce, la chaleur dehors, on accepte simplement de prendre les coups et d'attendre le suivant, emprisonné dans cette toile d'araignée suave et paralysante. Seule la musique, désagréable et répétitive, casse le trip (vous savez comme je suis emmerdant vis à vis de la musique), et pour une fois, je pense que s'en passer totalement n'aurait pas été une mauvaise chose.

 

En réalité, il n'y a que la fin qui m'a éjecté du film, basculant dans le délire grotesque et trop timide niveau scénario. J'ai eu cette impression du dernier virage mal négocié, de ces nouvelles qui, ne sachant pas se terminer tâchent de passer en force sans réellement l'avoir décidé. Un peu dommage, même si je me doute que certain-e-s y trouveront leur compte. En résulte néanmoins une belle expérience, un malaise que je n'avais pas ressenti depuis longtemps devant un film, une sensation d'étouffement que j'aurais sans doute refusée si elle m'avait été provoquée autrement.

 

Car ce n'est pas donné à tous les films de savoir bien faire du mal.

La Vénus à la fourrure, Roman Polanski : serrer jusqu'à l'étouffement
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