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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Sansa-tionnelle : pour la reconnaissance de la faiblesse.

Publié le 4 Mai 2014 par Asoliloque in écriture, game of thrones, sansa, genre, série

Article avec forcément quelques spoilers (mais aucun sur la saison en cours), aussi il est recommandé d'être à jour dans la série, ou d'en avoir rien à foutre. Mais si vous en avez rien à foutre, je ne vois pas bien ce qui vous amène ici, sinon mon charisme naturel, mais je m'égare.
Je précise également que je n'ai pas lu les livres, donc mes avis ne portent que sur les épisodes de la série diffusés.

 

 

Si vous habitez quelque part sur Terre, qui plus est à proximité d'internet, et d'autant plus si vous appréciez le monde des séries, vous n'avez pas pu passer à côté de Game of thrones, la série qui bat tous les records en matière d'audience et de popularité (et donc de téléchargement illégal dans nos fières contrées). Vous avez peut-être pris le train en route, mais ça y est, vous êtes désormais bien dedans, vibrant chaque semaine, priant pour que votre personnage préféré ne soit pas celui ou celle qui succombera d'une flèche hasardeuse ou d'un coup de hache bien placé.

 

Les personnages préférés, parlons-en (oui, ma transition est merdique, mais cessez de m'interrompre). Dans une série chorale aussi fleuve, nous avons toutes et tous nos favori-te-s. De Daenerys la guerrière à Arya la malicieuse en passant par Tyrion le stratège ironique, certains personnages réunissent toutes les faveurs, tandis que d'autres divisent les foules (par exemple, Jon Snow, ou Jaime, personnage particulièrement ambigu...). Mais certains semblent capitaliser le rejet d'un bon nombre de spectateurs, au point d'être victimes d'un bashing perpétuel, même quand ils font partie des « gentils » de la série.

 

Et comme vous l'avez deviné au titre (oui, il est pourri aussi, mais ça va, hein !), un de ces personnages, peut-être même le personnage qui prend le plus dans la tronche, c'est Sansa. Comme beaucoup, je n'aimais pas Sansa au début de la série. Comme peu, je l'adore désormais. Je vais tenter d'expliquer pourquoi.

 

C'est comme se retrouver avec un dé à coudre dans Battle Royale

 

La critique qui revient le plus souvent est la suivante : « Sansa est chiante, elle ne fait jamais rien, elle ne sert à rien dans la série. » C'est une critique qui peut tout à fait s'entendre, car effectivement, on ne peut pas dire que jusqu'à maintenant, Sansa ait réellement pesé sur les événements. Mais au lieu de s'en tenir à une condamnation bête et méchante, il convient de se demander pourquoi Sansa s'est retrouvée dans cette situation.

 

Même si Game of thrones s'avère être une série qui propose nombre de personnages féminins variés, intéressants, et de pouvoir, (même s'il s'autorise beaucoup de scènes de nudité gratuites pour flatter le male gaze) il ne faut pas oublier que l'univers qui est décri condamne a priori les femmes à être mariées pour conclure de nouvelles alliances. Les mariages sont d'ailleurs particulièrement célèbres dans la série, et oublier la domination masculine (pères sur leurs filles, maris sur leurs épouses, ou frères sur leurs sœurs) au prétexte que certaines arrivent à s'en éloigner relève de la pure mauvaise foi. Aussi, Sansa est l'incarnation même (du moins au début de la série) du personnage qui se plie à son rôle social et de genre. Son rêve est de devenir épouse, reine, de ne pas faire de vagues, il faut dire qu'on a dû lui bourrer le mou toute sa jeunesse avec des contes de fées et l'avenir du royaume. Forcément, à côté, sa sœur Arya, qui s'en fout du mariage et qui préfère tirer à l'arc, ça paraît plus moderne, et il est de coutume dans un film ou une série de s'attacher aux rebelles plutôt qu'à celles et ceux qui rentrent dans le moule.

 

Et c'est justement ce que paye Sansa au prix fort lors de trois saisons : dans Game of thrones, il est impossible de rester à sa place sans se faire marcher sur la gueule. C'est la loi du plus fort, du plus fourbe, du plus argenté, du plus habile. Alors Sansa se retrouve coincée, car elle n'a aucune arme. Faisons un peu un inventaire : Daenerys a ses dragons, Arya apprend l'épée depuis toute jeune, Tyrion, habitué à l'humiliation, a eu le temps d'aborder les choses avec distance et intelligence, Brienne est une combattante hors pair, même Cersei (que personne ne peut saquer non plus et que j'adore aussi) a des pouvoirs dus à sa position (ce qui ne l'empêche pas de souffrir du mépris et de l'emprise de son père qui veut la remarier contre son gré). Sansa n'a que dalle, elle n'a aucune porte de sortie, risque de se faire tuer si elle lève un sourcil, et n'a pas appris à se défendre de quelque manière que ce soit. C'est un peu comme si elle se retrouvait avec un dé à coudre dans Battle Royale.

 

Faiblesse et codes genrés féminins : le duo perdant dans Game of thrones

 

Disons le clairement : Sansa est un personnage faible. Et c'est là qu'arrive le problème essentiel à mes yeux : les gens n'aiment pas les personnages faibles (et je ne parle même pas de la vie en général). Ils partent du principe que dans une série, on ne peut exister que si l'on fait avancer l'action, que si « on a la classe » (d'une manière héroïque ou totalement putassière), que si l'on a son quota de scènes épiques. Alors que Sansa, personnage tragique par excellence, condamnée au final à ne pas bouger un orteil alors qu'elle doit tellement bouillir à l'intérieur, qui incarne toute l'injustice de Westeros, se voit reléguer par les spectateurs au rang de jolie tapisserie à cheveux roux. Il est facile de se rebeller et de mener une armée quand on est la mère de trois dragons, moins quand on nous a appris à respecter les règles de bienséance et à porter des robes. En somme, il est plus facile dans Game of thrones d'être une femme appréciée du public si l'on obéit à des codes genrés jugés masculins.

 

Car c'est une tendance que j'observe assez souvent (et je ne suis pas le seul), les personnages féminins sont surtout appréciés quand ils répondent à des valeurs guerrières, vengeresses, impitoyables, bref, tous les codes sur lesquels ont été battis les héros masculins jusqu'à maintenant. Par contre, si un personnage féminin reste cantonné aux codes genrés considérés comme féminins (douceur, calme, rejet du combat direct), alors il sera déprécié, aussi intéressant soit-il. Evidemment, un personnage masculin correspondant lui aussi à des codes genrés féminins (soumission, absence de pouvoir, etc...) sera également rejeté (Theon Greyjoy le paye dans la série, et je ne crois pas qu'il soit particulièrement apprécié du public).

 

Il est tout à fait logique d'apprécier les femmes badass, c'est également mon cas, et je prends un pied monstre à voir Daenerys remettre à sa place les emmerdeurs, Brienne se débarrasser de trois bandits, ou Arya gagner contre un gros bourrin. Mais il ne faut pas que soit dénigrés les personnages qui ne peuvent correspondre à ces codes. Une femme, comme un homme, a le droit d'être faible. Scénaristiquement, c'est tout à fait valable, il ne peut pas y avoir que des personnages qui tirent les ficelles, il y en a forcément qui se retrouvent prises à la gorge par celles-ci.

 

Attendre l'éruption

 

Sansa a largement payé sa naïveté et et son insouciance, et continuer à lui en vouloir pour cela relève donc d'un rejet plus global, la faiblesse et le féminin (encore une fois, quand je dis « féminin », je ne parle pas de nature, mais de code genré). Comme si l'inhumanité de la série nous contaminait pour que nous souhaitions que seuls les plus forts s'en sortent, comme si à l'image de notre système néo-libéral qui nous apprend à détester le pauvre, « l'assisté », le soumis, nous ne voulions plus accorder d'importance qu'à ceux capables d'écraser les autres.

 

Ce qui est intéressant dans un personnage fort, c'est le chemin qu'il a dû parcourir pour arriver à ce niveau et les faiblesses qu'il garde chevillées au corps (je me rappelle de Cameron qui disait à Dr House « j'ai un faible pour les gens abîmés »). Nous avons vécu cette transformation chez Daenerys, mais elle a été très rapide, et désormais elle roule sur tout le monde avec une facilité déconcertante. Nous avons vu Arya s'entraîner sans relâche et apprendre la dureté du monde, mais elle semble pouvoir s'en sortir sans problème à chaque fois tant elle bénéficie d'un statut particulier (à l'image de Tyrion).

 

Sansa, elle, n'a encore jamais eu l'occasion de prendre sa revanche. Elle se charge d'électricité, emmagasine la rancœur et la douleur dans un corps qu'elle réussit néanmoins à garder droit et quasiment imperturbable. Si je l'aime tant, c'est parce que je pense que plus un personnage est condamné à l'immobilité, plus sa vengeance sera terrible. Sansa est peut-être aux premiers abords aussi ennuyeuse qu'un volcan endormi. Mais il suffit d'imaginer la lave en fusion qui palpite à l'intérieur, alors, il ne reste plus qu'à se dire que l'éruption sera magnifique.

 

Je veux être aux premières loges quand ça arrivera. En attendant, je profite de l'attente. Car j'ai toujours préféré les gens avec du potentiel à ceux qui avaient réussi.

 

Sansa-tionnelle : pour la reconnaissance de la faiblesse.
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