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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (26) : Les cigales et les cigarettes

Publié le 20 Mai 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, musique, First aid kit, Cedar Lane, folk

 

Les cigales et les cigarettes

 

 

Olivia regardait les vieilles pierres, le lierre décrépi qui se prenait dans la gouttière, les volets abandonnés aux vents et aux termites. Allongée dans une chaise de jardin qui avait dû en voir beaucoup d'autres, elle avait dégoté une table basse pour y étendre ses jambes. Un grand arbre dont elle n'aurait su déterminer l'espèce la protégeait du soleil, elle avait toujours détesté ça. C'est à se demander ce qu'elle foutait dans le Sud.

Une baraque familiale, dont elle avait hérité comme d'une tâche un peu disgracieuse sur la peau : la garder assombrissait le tableau déjà morne de son existence, mais s'en débarrasser serait revenu à la délester d'une partie d'elle.

Olivia ne croyait pas au poids des lieux, il fallait bien que les gens aillent quelque part puis disparaissent. Ce n'était pas une raison pour en faire tout un flan. Les lieux ne s'adaptaient pas au temps, ils le subissaient sans montrer le moindre signe de rébellion, ni même de mécontentement. Il n'y avait bien que les gens pour s'émouvoir d'un tel délitement, confier une âme aux espaces, les charger d'une telle symbolique revenait à donner un nom aux châteaux de sable.

Combien de royaumes ainsi consacrés reposaient désormais sous les flots, érodés par le va et vient incessant de la marée ?

Olivia était énervée car, vu qu'elle ne croyait pas au poids des lieux, elle aurait dû facilement se libérer de celui-ci. Vendre, laisser brûler, à l'abandon. Et pourtant, elle était là, à se casser le cul sur un transat en plastique, concentrée sur le bruit des cigales.

Alors elle fumait. Énormément. Clope sur clope. Calculait les durées au nombre de mégots s'amoncelant sur le béton effrité.

Olivia se faisait chier. C'était toujours la même histoire. Il fallait qu'elle vienne ici et qu'elle s'emmerde. Elle ne comprenait pas comment faisaient les gens pour rester à ne rien faire, à jouer aux statues de cire fondant sur une terrasse trop chaude.

Heureusement pour elle, elle avait trouvé une bouteille de gin qui traînait au fond d'un placard. Elle n'en avait pas bu depuis des années, elle s'était donc demandé si le goût était naturel ou dû aux années passées. L'alcool avait la capacité de rendre l'ennui à la fois intolérable et pédagogique : cela devenait un jeu de résistance, comme garder son pouce au dessus de la flamme d'un briquet ou tenir sur la pointe des pieds.

Olivia n'avait rien mangé de la journée par flemme de faire des courses au village d'à côté, aussi le gin lui montait directement à la tête, la baignant dans une ivresse pure, libérée des affres de la digestion.

Si quelqu'un s'était aventuré par là, il l'aurait sûrement trouvée émouvante, le poignet cassé, sa cigarette pendant au bout de ses doigts, et le visage, abrité par des boucles brunes, tourné vers le jardin. Olivia rendait bien la nonchalance. On aurait dit une héroïne de film issu de la Nouvelle Vague, où porter son ennui en bandoulière était signe d'un raffinement absolu.

Son horizon se modifiait légèrement au fil des gorgées, devenait plus intangible, noyé dans un enchevêtrement de lignes, elle se dit que sa vie prenait la même tournure. Elle avait renoncé au fiable, au maîtrisé, au gravé dans le marbre. Tentait désormais de tenir debout sur des plumes, de dessiner au milieu de la fumée. Se battre pour ne plus avoir à rendre de comptes l'avait laissée au bord du vide.

Voilà sans doute pourquoi elle était là, une fois de plus, écrasée par la chaleur et les souvenirs difformes. Cette bâtisse sur le déclin n'avait pas les moyens de lui faire la morale, elle lui apportait au contraire un soutien silencieux, celui que seuls savent donner les gens abîmés, peu sûrs de leur fait.

Voilà pourquoi elle restait loin de la fureur, son gin rance dans la main.

Voilà pourquoi elle laissait son âme se recroqueviller tranquillement, reprendre des forces à l'abri d'un arbre inconnu et de volets mités.

Au milieu des cigales et des cigarettes.

 

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