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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (25) : Ethylotest

Publié le 27 Avril 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ

 

Ethylotest

 

J'accompagnais des amis dans des bars que je ne connaissais pas. D'ailleurs, je connaissais assez mal les amis en question. Je réalisais à un moment qu'ils faisaient partie de ma vie sans être capable de me rappeler où je les avais rencontrés, ils étaient là et je les suivais. On traversait les rues tels une meute de loups, je pouvais sentir l'électricité de leur excitation, comme s'ils avaient tout gardé le long de la journée, avaient laissé leurs muscles et leurs langues se charger. Une fois le bar trouvé, souvent le même, on s'empilait au hasard, espérant se retrouver à côté de celui ou celle qui nous plaisait le plus.

Je ne comprenais rien à tout ce qui se jouait au fond de ces salles enfumées par la nuit, les jeux de pouvoir, de séduction, les cœurs qui s'emprisonnaient, se noyaient, s'embrassaient furtivement à l'abri – ou non - des regards indiscrets. J'étais le spectateur de mon existence, m'observant de l'extérieur et vérifiant que je ne faisais pas trop de vagues. Je croisais les plus belles filles du quartier, donc du monde, elles semblaient tellement à leur place que je n'osais pas leur parler au risque d'enrayer un appareil trop bien huilé pour moi. J'aurais eu l'impression de débarquer sur une toile de Hopper en pissant de la gouache. Je bénissais cette époque qui commençait enfin à en terminer avec la règle officielle selon laquelle un homme devait se dévoiler en premier, espérant pouvoir disposer plutôt que proposer. Depuis ma plus tendre jeunesse, il avait fallu qu'elles viennent me secouer, et bien peu avaient pris cette peine.
Alors pendant que j'enquillais les verres en attendant que ma timidité maladive ne s'effondre sous les assauts de l'éthylisme, je regardais les couples se former et les corps se déformer, ces êtres qui venaient se loger dans le creux d'une nuque, sur une épaule, la tête sur des genoux, qui s'entouraient de bras, qui disaient que maintenant ils étaient deux, soudés par les heures nocturnes. Des compagnons d'infortune roulaient des pelles à leur bière en attendant la fermeture.

Je ne me sentais jamais très bien, mais j'avais surtout peur du jour à venir, j'espérais donc que le temps ne s'écoule pas trop vite pour pouvoir picoler généreusement.

Vers deux heures et sept verres du matin (car les minutes et l'alcool sont la même chose), les gens gagnaient une beauté supplémentaire, un halo doré autour de leurs mains entrelacées, ils pensaient chuchoter alors qu'ils hurlaient à travers la salle ce que leur cœur bien inondé leur dictait à la dérobée. Ils devenaient tous mélancoliques parce qu'ils comprenaient enfin que les mots avaient un sens, que l'amour aussi, mais qu'ils allaient mourir quand-même.

J'ai rencontré Émilie à l'occasion d'une de ces soirées, à un stade où je ne faisais plus attention à rien, sinon à ne pas me renverser le verre sur les pieds. C'était l'amie d'une amie d'un ami, elle était arrivée en retard – comme d'habitude par la suite - , de toute façon, personne n'avait donné d'heure, certains arrivaient et repartaient en fonction des chaises disponibles. Elle était apparue paumée dès le début. Rendue enjouée par l'angoisse, elle m'aurait sans doute emmerdé si j'avais été sobre, avec ses grands gestes et ses mots débités à cent à l'heure. Or, sobre, je ne l'étais évidemment pas, et Émilie, par son énergie, m'avait sorti du marasme dans lequel je me vautrais complaisamment depuis des mois. Nous avions même dansé, alors que je ne dansais jamais, pas longtemps tout de même parce que nous étions tous les deux très mauvais, et alors que l'aube se levait, nous étions rentrés ensemble, naturellement, comme si nous avions pénétré le bar de façon identique.

Parce que c'est toujours plus agréable de gérer sa gueule de bois à deux.

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