Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
asoliloque.overblog.com

Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (24) : Train de vie (partie 2)

Publié le 9 Avril 2014 par Asoliloque in hors-champ, écriture

 

Train de vie (partie 2)

 

 

Il ne fallut pas moins de deux minutes pour que les portables pas encore sortis se matérialisent dans les mains des voyageurs. Le retard était déjà une chose insupportable, mais ne pas être capable de prévenir d'un retard confinait au désastre émotionnel. Fabrice eut une pensée pour celles et ceux qui seraient réveillés chez eux à une heure du matin pour leur dire qu'un train était arrêté en pleine campagne alors qu'ils ne pouvaient rien y faire. Lui, il n'avait personne à appeler, personne ne savait qu'il était là. Il aurait tout aussi bien pu être un terroriste ou un assassin en cavale, on ne se serait pas plus retourné sur son passage.

 

La fille rousse n'était visiblement pas non plus pressée de vérifier ses barres de réseau. Elle avait enlevé ses écouteurs pour guetter les futures annonces mais s'était vite replongée dans son bouquin.

Après cinq minutes, aucun nouveau message n'avait été délivré. Des passagers commencèrent à se lever afin de manifester leur mécontentement, sans doute étaient-ils prêts à pousser le train pour qu'il reparte.

Fabrice bascula sur le siège de gauche, frôlant au passage le pied de l'inconnue, et colla son visage contre la vitre. C'était le seul moyen d'éviter les reflets de l'intérieur, mais il ne distingua rien pour autant, c'est tout juste s'il pouvait séparer la cime des arbres du ciel éteint à l'horizon.

 

Un crachotement dans les haut-parleurs précéda l'annonce de la conductrice :

« Notre immobilisation sera plus longue que prévue, c'est pourquoi il vous est possible de descendre du train. Merci de ne pas vous éloigner, nous sommes susceptibles de repartir à tout moment. Un coup de sifflet vous avertira »

 

Tout le monde se regarda, comme pour juger du sérieux du message. Fabrice ne se rappelait pas avoir déjà vécu une cas de figure similaire, pour la simple raison qu'habituellement, il ne vivait qu'un seul cas de figure : départ avec cinq minutes de retard, voyage, arrivée avec dix minutes de retard, grogner un peu pour la forme, oublier.

 

La fille pris les devants et quitta son siège, motivant une partie du wagon à la suivre. Fabrice pensa à ces examens où chacun attend que quelqu'un se décide à rendre sa copie avant de se lever, pour ne pas être catégorisé le plus cancre de la promo. La plupart des voyageurs ne semblait néanmoins pas vouloir se risquer à l'extérieur, parce que cela serait revenu à accepter qu'ils étaient coincés là pour un moment. Fabrice, lui, avait envie de se dégourdir les jambes, et la rousse lui apparaissait comme une pythie dont il fallait suivre les recommandations, même si elles n'étaient que directionnelles. Ça lui était même égal que le train reparte sans lui, du moment qu'il restait avec elle.

 

La fille ouvrit la porte, projetant à l'intérieur un léger souffle moite sentant la vase. Elle sauta à l'extérieur avec la souplesse d'un chat, suivie de Fabrice, moins à l'aise en acrobaties. Dehors, quelques personnes faisaient le pied de grue, grillant une clope à la fraîche. Les points lumineux de leur cigarette s'agitaient dans la nuit comme un essaim de lucioles orangées.

Fabrice profita de la situation pour établir un contact verbal avec l'inconnue : « Vous pensez qu'on va bientôt repartir ? »

La question n'avait aucun intérêt, mais il n'avait jamais eu beaucoup d'imagination.
Une voix rauque et lente lui répondit tout de même :

« Impossible à dire, on ne sait même pas pourquoi on est arrêté »

Fabrice et la fille étaient dans le deuxième wagon, mais l'obscurité empêchait de voir distinctement l'avant du train. Seuls les trous de lumière constitués par les fenêtres permettaient d'en dessiner le volume global.

« Il faudrait peut-être aller voir la conductrice. »

« Ouais. »

Pas très loquace.
Les deux remontèrent donc les rails, longeant les wagons. Leurs pieds s'enfonçaient dans le ballast, mais ils ne voulaient pas se risquer sur la terre à côté. Le gravier concassé, c'était encore la civilisation.

Arrivés au niveau de la locomotive, ils comprirent la raison de l'immobilisation. A une vingtaine de mètres devant, éclairé par les phares du train, un gros pick-up noir était carrément garé sur les rails. Autour de lui s'agitaient la conductrice et le contrôleur, mais ils ne le touchaient pas, comme s'ils craignaient une explosion au moindre contact.

 

Comment cette bagnole s'était-elle retrouvée ici ? De chaque côté de la voie, il n'y avait que des arbres à perte de vue, même s'il est vrai qu'on perdait la vue rapidement. Fabrice rejoignit la petite équipe :

« Monsieur, restez près du train s'il vous plaît. »

« Vous avez besoin d'aide ? »

Ils ne répondirent pas. La jeune femme tira sur la manche de Fabrice. « Elle a dû arriver de là. » Elle pointait un minuscule chemin de terre qui traversait la forêt, à peine plus important qu'un sentier pédestre, mais suffisant large pour laisser passer un 4x4. Où était passé le conducteur ?

Fabrice dépassa la voiture, bientôt les phares du train ne portèrent plus jusqu'à lui, et il dut se repérer aux reflets de la lune sur le fer des rails.
« On ne devrait peut-être pas s'aventurer si loin. » La fille l'avait accompagné. Au même moment, Fabrice entendit un bruit dans les buissons à sa gauche, comme des pas sur les brindilles. Peut-être le conducteur ? Ou juste une bestiole à la con humanisée par la paranoïa, impossible de se décider.

 

Fabrice continua d'avancer, jusqu'à distinguer une forme sombre sur la voie, comme un paquet abandonné. De loin, on aurait dit un long bidon effilé, ou un sac de graines percé, dont le contenu se serait répandu autour en aplats sombres. C'est seulement à deux mètres que Fabrice comprit la nature du paquet, mais ce fut sa compagne de promenade qui manifesta la première une réaction, dont la poésie n'avait d'égale que la brièveté :

« Putain de merde. »

 

En face d'eux s'étalait non pas un sac de riz, mais le cadavre d'une femme, tellement lardé de coups de couteau qu'elle ressemblait aux animaux écrasés sur le bord des routes. Fabrice n'avait jamais vu autant de sang, hormis derrière l'écran de sa télévision.
Malgré le choc, deux informations se frayèrent un chemin jusqu'à son cerveau.
Premièrement, ils venaient de retrouver la conductrice du 4x4.
Deuxièmement, les voyageurs fumeurs n'avaient pas à se presser de finir leur clope.

 

Ils n'étaient en effet pas près de repartir.

Commenter cet article