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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (23) : Train de vie

Publié le 2 Avril 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ

texte en deux parties

 

Train de vie

 

Fabrice Leclerc est un homme chanceux. Il en est persuadé. Quand il est monté dans ce train de nuit, ce n'était pas encore un train de nuit, mais il savait déjà qu'il en ressortirait quelque chose. C'était sans doute à cause du ciel qui caressait la gare quand il est monté dans le wagon. Ce genre de ciel d'été, avec du bleu et du rose mélangés. Il s'est trouvé une âme de romantique, il s'est dit qu'il trouverait l'amour de sa vie ici.

Il a lu récemment un livre où un homme et une femme se rencontrent dans un train isolé en pleine compagne, et il a envie de se dire que l'existence réserve aussi ce genre d'événements, que ce n'est pas condamné à rester entre les pages crispées de la littérature.

Alors il a cherché et il s'est assis en face de cette femme. Pas vraiment en face, en diagonale, pour ne pas trop la gêner non plus. Fabrice a toujours peur de gêner, parce qu'il est très fréquent que les gens gênent. Ils s'imposent, se persuadent d'être très intéressants, emprisonnent leur cible et la laissent vidée, totalement dépossédée de ses moyens. Souvent, ce sont les hommes qui gênent et les femmes qui sont gênées, parce qu'on a appris aux hommes à se faire entendre coûte que coûte et aux femmes à ne surtout pas faire un pas de travers. Fabrice n'a pas envie d'être un homme qui gêne, alors il reste assis sagement, les mains à plat sur les genoux.

Sur le siège en diagonale, la jeune femme lit un roman. Un polar. Fabrice est rassuré : il n'oserait pas parler à quelqu'un qui lit Proust ou Dostoïevski. Il s'est toujours trouvé un peu con, un peu limité, et il a du mal avec les gens trop cultivés, ou du moins ceux qui le montrent. Si elle avait lu un de ces bouquins de merde avec des photos de chats dessus, il aurait déchanté aussi. Le polar, c'est bien. C'est suffisamment intelligent pour lui, mais pas au point de titiller son complexe d'infériorité. Il se dit que les personnes qui lisent des polars sont plus accessibles que les autres, moins engoncées dans des codes sociaux trop handicapants, qu'elles lui reprocheront moins d'être maladroit.

Non seulement elle lit mais elle écoute de la musique sur des écouteurs. Son regard comme sa vue sont donc occupés. Fabrice pourrait bien se mettre à danser la macarena en slip sur le siège d'à côté qu'elle ne s'en rendrait pas compte. Ce qui l'arrange, car il n'a pas tellement envie de danser la macarena en slip sur le siège d'à côté.

La femme est rousse, il a toujours eu un faible pour les rousses, d'ailleurs la fille dans son livre était rousse aussi. Il les trouve intrigantes, un peu hors du monde, elles ont souvent des jolies nuques et des jolis poignets. Celle-ci a effectivement une jolie nuque, mais il ne voit pas ses poignets, recouverts par les manches d'une chemise.

Le train est parti depuis plus d'une heure, et c'est désormais vraiment un train de nuit. Fabrice voit son reflet dans la vitre noire, il se trouve moche et surtout il se trouve fatigué. Il aime bien les filles fatiguées mais il sait que souvent, les gens n'aiment pas les gens fatigués. Il n'y peut rien, il a l'impression d'avoir sommeil depuis sa naissance. Et encore, c'est pendant ces heures-là qu'il est le plus en forme, ravivé par l'air nocturne. Même si dans le train, l'air nocturne, c'est un peu le même qu'en journée, il sort de la climatisation.

La fille lit très vite, elle doit avoir atteint un nœud de l'intrigue, c'est pourquoi elle se soucie assez peu que l'air nocturne soit un air climatisé. Fabrice aimerait lui demander si c'est bien, mais si elle continue, c'est que c'est bien, sinon elle rangerait le livre dans son sac et en attaquerait un autre. Fabrice aimerait qu'il se passe quelque chose, bouleversant l'ordre actuel des événements, que la vie de la fille et la sienne se retrouvent au moins quelques instants sur la même ligne de déroulement.

Mais il ne se passe rien, le train file sur les rails, comme mû par sa simple inertie. Fabrice se trouve beaucoup de points communs avec ce train. Un chemin tout tracé dont on ne peut sortir, une vitesse de croisière qui parvient presque à rendre extatique tant qu'on ne pense pas à tout ce qu'on rate sur le bord de la route, le sentiment presque jouissif de se laisser porter sans prendre aucune décision, spectateur insignifiant du monde. Fabrice le sait, qu'il ne laissera pas d'empreinte. Qu'il fait partie des anonymes, juste bons à peupler les wagons de nuit.

Comment faire pour arrêter le train et reprendre sa vie en main ? Peut-être en prenant les choses au pied de la lettre.

Car c'est à ce moment que le destin, ou plus probablement un problème mécanique, pousse le convoi à freiner brusquement, à grand renforts de couinements et de valises à roulettes dévalant l'allée comme lors d'une partie de bowling. Certaines personnes assises sur les strapontins s'effondrent les unes sur les autres. La fille en face de Fabrice a à peine relevé les yeux de son livre.

La voix harmonieuse et pleine d'entrain de la SNCF résonne alors dans le wagon : « Nous sommes actuellement arrêtés sur la voie, merci de ne pas tenter d'ouvrir les portes ».

Au cas où des imbéciles auraient l'idée saugrenue de s'enfuir en pleine campagne à 1h du matin.

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