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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (22) : Les Lendemains défaites

Publié le 26 Mars 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, marianne

 

Les Lendemains défaites

 

 

Quand Marianne se réveille, la première chose qu'elle voit, c'est une tâche de bave sur l'oreiller, très certainement la sienne. Puis le soleil, nimbant la chambre d'une lumière couleur saumon. Elle bouge petit à petit chaque partie de son corps, avec précaution, comme si elle avait la maladie des os de verre. Un peu de sang dans la bouche, elle a encore dû se mordre l'intérieur des joues pendant la nuit. Sa mâchoire est à moitié bloquée, son épaule gauche lui fait mal, elle se sent vieille, fragile et sale. Comme chaque matin. Sur le moment, elle en vient à se réjouir de dormir seule, elle ne voudrait pas imposer ce spectacle à quelqu'un dès l'aube.

 

Son portable indique que l'aube pointe à 9h. Marianne se laisse tomber du lit, boutonne la chemise de jour qui lui sert de chemise de nuit, et s'en remet à ses pieds pour l'entraîner jusqu'à la cuisine au gré des aspérités du linoléum grisâtre.

 

Arrivée à bon port, Marianne reste debout dans l'entrée, la tête penchée contre l'encadrement de la porte, sommant mentalement le sommeil d'évacuer les pores de sa peau. Face à elle, dans la cuisine, Charlotte, sa fille prend son petit déjeuner, mâchonnant distraitement une cuillerée de céréales en coulant son regard dans le bandeau défilant d'une chaîne d'infos en continu. Elle a au fond de ses yeux gris cette légère mélancolie propre à ceux qui ont déjà compris que l'existence est bien longue et majoritairement vécue en pure perte. Pas de la résignation, non, plutôt la malédiction de la lucidité.

Marianne se demande si elle lui a refilé ce regard. Peut-être est-il commun à tous les adolescents, à l'âge où ils voient à la fois s'ouvrir le champ des possibles et des arbres gigantesques s'abattre en travers de leurs routes ? Quelque part, elle est fière de le voir, ce regard, parce qu'il vaut toujours mieux savoir à quoi s'attendre, afin de pouvoir réagir en conséquence, avoir quelques coups d'avance pour ne pas se les prendre dans le museau. Peut-être lui a-t-elle légué un peu de son ADN de flic.

 

- Salut maman. Je croyais que tu étais déjà partie.

- Je ne travaille pas aujourd'hui.

- Ah bon, vous avez des congés, maintenant ?

Marianne ne peut pas répondre grand-chose pour contrer son ton ironique. Depuis des semaines, des mois, même, elle ne touche plus terre. La flic enchaîne les affaires, dort à la maison un soir sur trois, s'occupe à peine de sa fille les semaines où elle n'est pas chez son père. Pour se rassurer, elle se dit qu'à 17 ans, Charlotte est parfaitement capable de se débrouiller toute seule, et que les adolescents préfèrent toujours qu'on leur lâche la grappe. On se trouve les excuses qu'on peut.

- Tu devrais aller te recoucher, tu as une mine affreuse. C'est plus des valises que t'as sous les yeux, mais des porte-containers.

- Toujours le mot pour faire plaisir de bon matin.

- Rien ne vaut la sincérité.

Charlotte se lève, attrape son bol vide au vol et va le placer dans le lave-vaisselle.

- Bon, je vais au bahut, moi. Faudra penser à me faire un chèque pour le self.

 

Bahut. Chèque. Self. Les informations arrivent au compte-goutte et peinaient à intéresser Marianne qui n'arrive pas à sortir de la combinaison poisseuse dont l'a habillée la nuit. Elle se serait bien fait couler un café, si son estomac le supportait.

Charlotte claque la porte sur son départ, laissant la télé débiter des âneries sans se soucier que quelqu'un les écoute. Marianne ne suit plus rien, elle a déjà du mal à se tenir au courant de la vie de sa fille, alors celle du monde, c'est bien trop de boulot. Les informations ne sont qu'un bruit parasite suffisant à la relier artificiellement à la société, une façon de se préserver contre les accusations de je-m'en-foutisme généralisé. Elle qui a tellement été au centre des sujets par le passé, se renseignant scrupuleusement sur chaque événement, elle a progressivement laissé sa vie de flic dévorer sa vie. Certains parviennent très bien à faire la part des choses, à croire qu'ils changent de tête en même temps que d'uniforme. Ils sont capables de traîner leur âme en peine dans les couloirs exigus de la Crim', d'interroger des mômes complètement largués dans des cellules de 6m², de jouer avec la mort dans les affaires chaudes, puis de rentrer le soir, tranquillement, ranger l'arme dans un tiroir, prendre une douche et regarder le policier du mardi en soulignant joyeusement les incohérences.

Ces derniers temps, Marianne dort peu et se réveille encore plus fatiguée qu'avant de se coucher, ce qui est très pratique pour se ressourcer. Son cerveau est un réalisateur paresseux, il ne fonctionne que par fondus enchaînés. Les lieux et les événements s'emmêlent, impossible de les fixer sans qu'ils tanguent ou se floutent.
La fatigue, c'est l'ivresse sans l'euphorie.

Le climat est merdique, les affaires sont merdiques, le boulot est merdique. Il faudrait peut-être qu'elle fasse un gros break, mais elle ne sait plus comment on fait pour ne rien faire. Elle a besoin que quelque chose se passe, un truc tordu, original, qui nécessite d'autres compétences que gratter du papier et ramasser des mecs bourrés à cinq heures du matin.

 

Elle aimerait en avoir honte, mais elle n'y arrive pas. Elle sait qu'elle retrouvera son énergie quand on lui proposera quelque chose de plus intéressant que le sommeil.

 

Pourtant, quand son téléphone sonne, elle est tellement dans le cirage qu'elle ne se doute pas une seconde que ce coup de fil va marquer le retour aux joyeusetés. Elle est même à deux doigts de le rater.

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