Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
asoliloque.overblog.com

Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (21) : Le deuil des morts-vivants

Publié le 19 Mars 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, Apocalypse

Pardonnez la mise en page dégueulasse, Overblog me fait des misères, et j'ai pas le courage de tout modifier dans le code CSS...

 

Le deuil des morts-vivants

 

Quand la nouvelle de notre mort imminente a été annoncée, les gens ont réagi de façon amusante, reproduisant les étapes du deuil énoncées par je ne sais plus quelle psychologue.

 

Il y a d'abord eu le déni. Tout le monde a rigolé, croyant à un poisson d'avril décalé au mois de juillet, c'est vrai que ces deux météorites se percutant à des millions de kilomètres, projetant un énorme débris de l'une d'elles droit vers la Terre, ça faisait vraiment scénario de série B. Quand les scientifiques ont confirmé que la trajectoire était parfaite, et que le diamètre de la météorite suffisait à réduire le plancher des vaches en bouillie de cailloux éparpillés dans l'univers, on a changé de chaîne pour voir la nouvelle émission en vogue : des gens acceptant de se faire fouetter de plus en plus fort contre des sommes d'argent augmentées en fonction, l'objet responsable des coups étant tiré au sort en faisant tourner une roue.

 

Puis il y a eu la colère. Quand le monde a compris qu'on vivait probablement nos dernières heures, ça a commencé à gueuler de toutes parts. Que faisait le gouvernement ? Depuis quand l'Homme perdait contre les éléments (ils faisaient sans doute abstraction du dernier tsunami qui avait englouti des centaines de milliers de malaisiens en une petite matinée) ? On a pas le droit de mourir de la sorte, sans rien pouvoir faire ! Qu'avons-nous fait pour mériter cela ? L'anthropocentrisme idiot de la majeure partie des populations les conduisait à penser que la météorite avait décidé de venir se cracher chez nous, comme si le hasard était une chose bien trop vulgaire pour l'être humain.

 

Ensuite est venue la phase des marchandages. Les croyants se sont alors lancés dans une grande entreprise d'auto-réhabilitation, demandant à leurs dieux respectifs de les épargner, parce qu'ils avaient quand-même été sages, et que s'ils se cassaient le cul au quotidien pour les prier, c'était justement pour ce genre de situation extraordinaire. En somme, beaucoup semblaient développer avec Dieu le même rapport qu'avec leur assureur. Pour ma part, j'ai toujours eu le sentiment qu'on se faisait enfler dans les deux cas, mais au moins, Dieu ne promet rien.

D'autres, plus rationalistes, plus prosaïques, ou tout simplement plus friqués, se sont dits – car l'époque leur avait enseigné ça depuis la naissance – que l'argent devait forcément être une solution, à partir du moment où on en avait assez. Ils étaient donc prêts à investir dans quelque chose, un gros quelque chose, qui pourrait détruire cet astéroïde. Les scientifiques leur ont bien dit que même si le temps, c'était de l'argent, l'argent ne permettait pas d'acheter suffisamment de temps pour imaginer, concevoir, et mettre en place une telle arme. Les américains, les russes, les français, quelques autres, et récemment les nord-coréens possédaient bien une poignée de missiles nucléaires sous la main, mais ils n'étaient visiblement pas adaptés à la situation.

 

Au stade où nous en étions, la dépression venait de commencer. Les gens venaient de réaliser le caractère définitif de la mort, et sombraient dans un état naviguant entre larmes et voitures vandalisées. Dans mon quartier, nous n'avions pas tellement subi de dommages, mais partout sur le globe, alors que nous attaquions nos dernières vingt-quatre heures, jamais n'avions-nous senti une telle perte de motivation. Les gens cassaient les vitrines par désœuvrement, ils n'étaient pas assez cons pour voler les télés – ils ne pourraient pas en profiter. Beaucoup pleuraient, certains se suicidaient par esprit de contradiction, la majorité se terrait dans la terreur et l'angoisse.

Restait maintenant à savoir quand arriverait la phase de l'acceptation, et si elle arriverait à temps.

 

Pour ma part, je ne souhaitais qu'une chose, pouvoir partager quelques instants de cette dernière journée avec Anja. L'avantage de ne pas avoir d'amis, de ne plus avoir de parents, et d'avoir été largué par sa nana quelques semaines auparavant, c'est que ça réduisait les regrets. Je n'en avais donc qu'un à éviter, celui de rester jusqu'au bout un anonyme pour ma voisine, une vague silhouette qu'on croise dans l'escalier en revenant des courses, ne pensant qu'à retrouver son canapé.

Mais j'avais aussi une autre peur, découlant de la précédente mais étant en quelque sorte son effet opposé. Si jamais j'arrivais à nouer le contact, que le courant passait, que par ce petit miracle que daigne parfois nous accorder l'existence, j'arrivais à trouver une petite place, supporterais-je d'avoir franchi cette étape en vain, pour tout perdre le lendemain ?

Commenter cet article