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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (20) : "Si nos rêves sont morts, si le cynisme est roi"

Publié le 7 Mars 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, politique, féminisme

Texte un peu différent des habituels, plus sérieux, si tant est que les autres ne le soient pas.

 

 

"Si nos rêves sont morts, si le cynisme est roi"*

 

 

Le cynisme est une chose merveilleuse. C'est vrai, quoi, on y fait jamais vraiment attention, parce qu'il est là, insidieux, au détour de chaque conversation, qu'il crée une ambiance, et à force, on l'oublie, l'ambiance. On l'a toutes et tous expérimenté, parce qu'il est à la mode, le cynisme, sûr qu'il n'est pas né avec l'époque mais que l'époque aime bien lui cirer les pompes.

Mieux que ça, le cynisme est devenu une sorte d'aller simple vers la hype, une catégorisation dandy, qui montre que vous avez du recul sur les choses, non, mieux, que vous êtes « détaché », que tout ça vous passe bien au dessus. Bref, le cynisme, c'est un peu la carte de visite des esprits libres, qui mènent leur barque envers et contre tout, à qui on la fait plus.

Je l'ai beaucoup expérimenté (surtout dans les bars, le cynisme se marie bien avec l'alcool), et je continue de le faire, parce qu'il peut parfois se mêler à l'humour, et sur le moment expulser des gros poids ; ainsi la maxime de Schopenhauer « aujourd'hui est mauvais, et chaque jour sera plus mauvais que le précédent, jusqu'à ce que le pire arrive » permet parfois de faire table rase, d'appréhender l'avenir avec un peu moins d'angoisse. Rien de mieux que de nommer la mort pour oublier qu'elle nous surveille.

 

Mais à force, je me suis rendu compte que le cynisme, ça peut être un parfait allié du connard de base (et je ne m'exclus pas comme ayant pu ou pouvant faire partie de cette catégorie). Une sorte de costume passe-partout permettant de tout relativiser (notre époque adore dire que tout se vaut), et surtout, surtout, de dire à celles et ceux qui refusent de rester englué-e-s dans le non-sens que le combat est perdu d'avance, et que foutu pour foutu, autant... ne rien faire.

Si j'ai voulu écrire cet article, c'est par rapport à une réaction que j'ai souvent lue à propos d'articles féministes ou de témoignages. Cette fois-ci, c'était en réponse à la confession d'une femme journaliste dans le jeu vidéo, qui racontait comment elle avait été harcelée et très fortement « invitée » à coucher avec un homme du milieu pour le récompenser de lui avoir obtenu une interview. Au delà des traditionnelles et épuisantes pleurnicheries d'hommes affolés s'écriant « mais on est pas tous comme ça ! Elle est tombée sur LE connard » ou de manière encore plus puante « mais cette donzelle affabule, sans doute qu'elle a aguiché le mâle faible de ses charmes » (c'était pas dit comme ça...), quand ce n'était pas une simple accusation de paranoïa niant l'agression, un commentaire est revenu et m'a plongé dans l'introspection :

 

« Mais la nana espérait quoi ? Oui, y'a des porcs partout, faut pas s'étonner et venir se plaindre ! »

 

Premier commentaire, avant d'en revenir au cynisme : on (je dis « on » pour pas dire « les gros cons ignorants » mais l'idée est là) accuse souvent les féministes d'être misandres (elles couperaient les couilles des hommes pour s'en faire des boucles d'oreilles), de vouloir mener une révolution crypto-maçonico-stalinienne pour instaurer une société matriarcale où les bistouquettes seraient proscrites (c'est sans doute pour cette raison que la majorité des féministes que je connais sont en couple avec des hommes, ah, ces connasses incohérentes). Et pourtant, là, c'est un homme qui vient nous expliquer, froidement, bah que dans ses compatriotes, il y a des porcs, même qu'il y en a partout (donc on suppose qu'il y en a beaucoup), et que... voilà. Tandis que les féministes montrent que la société éduque les hommes en connards et violeurs, et que si ces derniers veulent bien faire quelques efforts, en refusant de continuellement se draper dans leur honneur bafoué dès qu'on émet une critique à leur encontre, il doit être possible de tordre le cou à cette idée idiote selon laquelle un homme est naturellement un connard et un violeur. Qui est le plus misandre des deux ?

 

Mais au delà de la profonde stupidité du commentaire, il y avait cette idée insupportable d'implacabilité, cette sorte de vérité déterministe. Il y a des porcs, c'est comme ça, il y en a toujours eu et il y en aura toujours, donc s'en offusquer, c'est comme gueuler contre le soleil qui se lève ou les oiseaux qui chantent à l'aube. En gros, l'homme est un loup pour l'homme, en l'occurrence, surtout pour la femme, et si l'agneau décide de bêler un peu fort que ça ne lui plaît guère, les apôtres du cynisme viennent nous balancer que la vie est injuste, et que ces bêlements sont un peu gênants, car ils empêchent de discuter entre nantis de la-dite injustice. Car le cynique adore dire que la vie est trop pas cool, cela permettant de se vautrer complaisamment dans cet état de fait pour ne jamais bouger son derche. « Je ne vote pas, ça sert à rien. Je ne milite pas, ça ne sert à rien. Je n'aime pas, au final, c'est tous/tes des salop(e)s, ça sert à rien ». Le cynique est un nihiliste frileux.

 

Au final, je me suis dit que le cynisme était quand-même un sacré marteau dans la boîte à outils du dominant. Faut-il avoir la belle vie pour pouvoir passer son temps à dire qu'elle est merdique sans juger vraiment utile de la modifier. Faut-il être privilégié pour aller dire aux dominé-e-s qu'ils/elles se battent contre des moulins à vent et ne pas s'en émouvoir davantage, et aller jusqu'à le leur reprocher (imbéciles qui brassez de l'air, vous voulez pas vous taire, vous perturbez notre espace vital ! ). Ce sont ces hommes qui disent aux femmes d'arrêter de se plaindre et d'affronter la vie, sans se douter une minute de ce qu'est le harcèlement ou la peur du viol, c'est le Médef qui vient expliquer aux ouvriers qu'il va falloir réduire les salaires parce que c'est la crise (la crise est un véritable appeau à cyniques en tous genres, sachez-le), sans se représenter une seconde (et puis ils s'en foutent) ce que peut signifier une diminution de salaire pour ceux qui ont déjà le nez dans la merde, ce sont ceux qui expliquent aux étudiants en art et en socio qu'ils auraient mieux fait de travailler dans le BTP pour ne pas être au chômage, sans s'imaginer un instant eux-mêmes avec une truelle en main.

 

Ce sont ces gens qui se foutent de la gueule des poètes, des amoureux, des romantiques, des sensibles, de l'art, des militants, des humanistes (ce fameux « politiquement correct » qui nous empêche de rire grassement aux plus brunes saloperies), des associations, des professeurs, des sociologues, des philosophes. Ce sont ces gens qui peuvent se permettre de renoncer parce qu'ils font partie de la caste qui souffre le moins, et que s'ils se laissent entraîner dans le wagon confortable de l'inertie, ils n'y perdront pas grand-chose. Ce sont ces gens qui se permettent de dire aux rêveurs et aux idéalistes qu'ils ne sont pas rationnels, qu'ils sont ridicules, alors qu'ils nient toutes les inégalités dont ces rêveurs d'un monde un peu moins poisseux de crasse leur font le récit. Ce sont ces gens, qui bien perchés sur leur trône de dominant, planant à cent lieux au dessus de la réalité, se croient les représentants de la neutralité, de l'objectivité la plus absolue. Ce sont ces gens qui disent que la journée du droit des femmes est inutile et ridicule (« ouin, ouin, pourquoi, à ce compte-là, il n'y a pas de journée des hommes ? Misandriiiie » Parce qu'on ne donne pas une carapace bleue au premier dans Mario Kart, connard)

Leur point de vue est toujours le même : n'essayez surtout pas de changer les choses, on sait jamais, vous risqueriez d'y parvenir.

 

Le néo-libéralisme nous a parfaitement conditionnés au cynisme, il nous a expliqué qu'on ne devait rien attendre des autres, et qu'on devait se démerder, et que plus on se démerdait au nez et à la barbe des institutions, des lois, de la communauté, bref, plus on montrait qu'on en avait, plus on devenait un homme, un vrai (car le néo-libéralisme n'est fondé que sur des valeurs virilistes et guerrières, il n'y accepte les femmes que si elles se résolvent à épouser cette posture). Alors le néo-libéralisme couplé à une société patriarcale, imaginez un peu le parfait terreau pour faire pousser des outrés quand les dominé-e-s (et dans la majeure partie des cas les femmes) décident de l'ouvrir. C'est que ça se paye la faiblesse, c'est une honte de reconnaître qu'on ne veut pas de la loi de la jungle. La sélection naturelle, qu'on vous dit. Vous ne suivez pas notre carrosse, disent les cyniques ? Courez plus vite, n'allez pas vous plaindre d'avoir des petites jambes, ou qu'on vous les casse en permanence. Vous devez arriver à notre niveau même en étant des éclopés, parce que la vie ne fait pas de cadeau aux oiseaux jetés du nid. Vous êtes une victime ? Vous n'étiez pas assez fort-e pour ce monde, alors cessez de vous agiter, les sables mouvants auront de toute façon tôt fait de vous engloutir...

 

 

Comme l'humour, le cynisme peut être un outil d'émancipation. Comme l'humour, quand il est entre les mains des dominés (et/ou de gens très talentueux), il est une porte ouverte sur la vie, une bouffée d'air face au monde. Il peut permettre de rester éveillé, en alerte, face aux couleuvres qu'on aimerait nous faire avaler à longueur de journée. Mais comme l'humour, il est dans notre société une arme parfaite pour se dédouaner à peu de frais de sa propre saloperie. Comme l'humour, le cynisme peut rapidement devenir un instrument de pression, d'oppression, de répression.

 

Parce que beaucoup n'ont pas le luxe de se passer de l'espoir et de la révolte. Leur nier ces droits, les railler pour leurs actions, des plus symboliques aux plus concrètes (et pour ce 8 mars, du plus symbolique au plus concret, il y en aurait, des choses à faire), minimiser leur parole sous le prétexte vaseux et misérable du « de toute façon, on meurt tous à la fin, alors pourquoi se faire chier », c'est signer joyeusement sa déclaration de connard fini.

 

Mais être un connard fini, c'est aussi très à la mode, on voudrait même nous faire croire que c'est subversif. Alors après tout, c'est vous qui voyez.

 

 

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