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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (19) : Accords et à cris

Publié le 12 Février 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, soap&skin, musique, marche funèbre

Texte inspiré du live de Soap&Skin publié en bas de la page, particulièrement du dernier morceau (qui débute à 9'30"). Il est donc conseillé de l'écouter, avant, pendant, ou après. Vous pouvez aussi faire sans.

 

Accords et à cris

 

On en avait presque oublié la peur. On en avait presque oublié la fascination. Les sorcières font souvent cet effet-là, elles savent rester silencieuses pendant une longue période, soigner leur hibernation, préparer le prochain assaut. On les a toujours combattues, c'est plus difficile quand on les aime. Quand celle qu'on aime a repris toutes ses forces et nous tient en joue.

Elle a levé son armée pendant la nuit, qu'elle manie aussi bien à la baguette qu'à la voix, elle avance à travers les plaines, les marécages, les gares abandonnées. Quelques trains sifflent pour prévenir de sa venue, personne ne les entendra.

Elle trace sa route d'un chemin de flammes, ou alors est-ce peut-être sa chevelure qui se grave dans le fond étoilé, ceux qui voient ne s'en rappellent vite plus, ils sombrent dans une transe profonde qui les cloue au sol.

La dernière fois, la sorcière n'était pas aussi affûtée, aussi conquérante, elle avait le cœur en berne et les armes rouillées, embrassait timidement le goût de la peau tiède. On aurait tous eu de la peine si on ne la savait pas si dangereuse. On avait tous eu de la peine.

Elle ne pardonne rien, pourtant, ni l'amour, ni la compassion, ni le respect, ni la patience. Il fallait enfoncer la lame avant qu'elle ne se relève, mais c'était impossible. On ne pouvait se résoudre à l'achever alors qu'elle était à genoux, le souffle coupé dans la poussière. Les sorcières doivent mourir debout ou se débarrasser de tout le monde.

Elle n'est pas morte, a accepté la réclusion provisoire, l'humiliation de la fuite, du corps qui ne répond plus. Ce corps-là, les sorcières en souffrent plus que toutes les autres, car il est bien le seul sur lequel elles ne peuvent agir directement. Elles le triturent à même la chair, lui font subir les pires expériences, espérant qu'il pourra être forgé à la magie noire. Il résiste toujours, il est infiniment pur et imparfait.

Ce soir, alors qu'elle mène ses soldats au combat, le corps semble avoir repris ses droits et déborde de partout, crache sa force souterraine, des incantations insoupçonnées. La sorcière est submergée par un corps soudainement hanté, prise au piège par celui qu'elle voulait dompter, parce qu'il a toujours le dernier mot, même avec les enchanteresses.

Et c'est peut-être à ce point que se situe le miracle, alors qu'on la pensait exploser, terrassée par l' intérieur trop violemment livré à lui-même, voilà qu'elle est transcendée par la grâce propre aux instants dramatiques, suspendue dans l'espace.

La folie est la seule maladie qui vous sort du corps en même temps qu'elle vous y emmure.

Nous assistons médusés à cette épiphanie, ce spectacle aux multiples dimensions, qui part dans toutes les directions. Des ombres sortent de terre au rythme de sa chorégraphie, de sa litanie perverse et assoiffée de cris. Elles se mettent en rang derrière elle, tirées de leur sommeil millénaire, les yeux gris embués de revoir enfin mais de ne pouvoir fouler le sol.

Alors que l'armée progresse, s'apprête à rouler sur nos enveloppes, on réalise que nous avons laissé passer notre chance, parce qu'on ne peut rien contre la puissance brute.

On réalise surtout que nous ne nous en tenons pas rigueur, que ce n'est pas un drame si nous avons déjà posé les armes.

Car la sorcière mérite bien de nous voler tout notre air.

Car la sorcière est aussi une sirène dont on se constitue prisonnier volontaire.

 

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