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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Perfect sense : puisque notre existence n'a aucun sens, tâchons de sauver nos sens.

Publié le 3 Janvier 2014 par Asoliloque in critique, film, cinéma, drame, catastrophe, eva green, ewan mcgregor

Titre : Perfect Sense

Réalisateur : David McKenzie

Année : 2011

Genre : Drame / Catastrophe

Casting principal : Ewan McGregor, Eva Green, Stephen Dillane

 

Synopsis (allociné) : Au milieu d'un monde frappé par une étrange épidémie qui détruit progressivement les cinq sens, un cuisinier et une brillante chercheuse tombent amoureux...

 

Critique : Dans le Journal de Sisyphe, j'écrivais, avec une lourdeur qui n'a n'égale que mon goût pour les aphorismes bas de gamme "puisque notre existence n'a aucun sens, tâchons de sauver nos sens". Perfect Sense part avec le postulat inverse. Puisque nous perdons nos sens, la vie garde-t-elle un sens ? Quand le film est sorti en 2011, le concept m'avait beaucoup intéressé, mais étant un procrastinateur de premier ordre, je n'étais pas allé le voir au cinoche, et c'est aujourd'hui que je me penche dessus.

 

Honnêtement, je n'avais aucune idée de l'état dans lequel je sortirais du visionnage. Je m'attendais à un gentil mélo sur fond d'apocalypse (un genre que j'apprécie beaucoup), histoire d'attaquer la nuit avant de me trouver un album pour la finir. Je ne pensais pas même pas en écrire une critique. Mais Perfect Sense m'a tellement traumatisé que j'ai changé mes plans. Car bon, il ne faut pas oublier que ce blog est avant tout un lieu pour cracher les peurs qui empêchent de dormir. Alors crachons. Je précise qu'il y aura un peu plus de spoilers que d'habitude, je n'ai pas pu faire autrement.

 

Nous avons tous nos angoisses. La mort, l'abandon, les araignées, U2 qui passe à la radio, que sais-je encore. Me concernant, à la longue liste des habituelles que je partage avec beaucoup d'entre-vous et que par pudeur (et parce que je le fais à longueur d'écrits) je ne réciterai pas, s'ajoute la non moins habituelle peur de perdre l'audition. Etant quasiment incapable de passer trois heures sans écouter de la musique, l'idée de pouvoir en être privé me plonge dans une panique assez incontrôlable. Celle de perdre la vue n'arrive pas très loin derrière.

 

Et en réalité, je ne sais pas pourquoi, quand j'ai commencé à regarder Perfect Sense, j'avais omis le fait que ces sens seraient touchés. J'avais le vague souvenir du synopsis lu à l'époque et je croyais que seuls l'odorat et le goûts disparaissaient, ce qui s'avère, certes, handicapant, mais gérable. La première partie du film est donc concentrée sur la rencontre entre Ewan McGregor, qui m'inspire généralement une indifférence polie, et Eva Green, qui m'inspire généralement l'envie de la suivre dans l'eau, dans les flammes ou sur un champ de mines. Cette dernière trouve un rôle bien plus intéressant que celui de James Bond girl et c'est tant mieux. Leur rencontre, évidemment compliquée, sera scellée évidemment par le début de l'épidémie.

 

Du point de vue du mélodrame, le film est d'un profond classicisme : on se croise, on s'aime pas trop, après on s'aime quand-même, on se quitte, on se retrouve, on se jette, on se retrouve encore, bref, on connaît, c'est vieux comme le monde, l'important est dans le traitement. D'où l'importance de l'épidémie, qui nagera scientifiquement dans le flou le plus total, mais qui aura le mérite de rendre la romance bien plus marquante qu'habituellement. Quand on sait que chaque ressenti est peut-être le dernier, ça vous pose la dramaturgie.

 

L'autre intérêt du film est la manière assez jolie de présenter l'adaptabilité humaine par le biais de la cuisine. Quand l'odorat disparaît, le restaurant ferme (manger quand vous ne sentez rien n'est pas top top) avant de rouvrir en rendant ses recettes plus épicées. Puis quand le goût disparaît, il trouve à nouveau une combine en favorisant les textures et les températures différentes. Et les gens retournent finalement y manger. Cet enchaînement de scènes s'avère très réussi.

 

C'est quand le film cherche à quitter l'intime pour parler, immanquablement, de la situation mondiale, que ça se gâte. Par le biais d'une voix off au contenu philosophico-politico-niais de la plus grande banalité, et sur des images de l'Afrique et de l'Inde qu'on croirait tirées tout droit sorties de Itélé histoire de dire « vous avez vu, on parle un peu des pauvres, hein », on nous apprend que la vie, c'est bien, que la tristesse, c'est triste, et que quand on est seul, personne n'est avec nous. Ces passages plombent le film, et on s'en serait allègrement passé.

 

Heureusement, l'essentiel n'est pas là (pas plus que le message politique anticapitaliste, qui s'il peut se révéler très juste n'est pas d'une profonde subtilité) et j'en suis venu comme j'imagine la majorité des spectateurs à me concentrer sur le couple sus-cité. Et c'est alors qu'arrive la perte de l'audition. Et alors que j'avais suivi de manière plutôt plaisante les pérégrinations de nos deux tourtereaux (et non « tourteaux » comme j'ai failli l'écrire (oui, aujourd'hui, on se dit tout)), j'ai soudainement été pris aux tripes. D'autant que le film bascule dans un parti pris esthétique assez radical qui fonctionne plutôt bien. Je me suis senti en danger, plus du tout dans une posture de spectateur diverti, la gravité de la situation m'a sauté au visage. Comme le dit un des docteurs, joué par Stephan Dillane, que j'avais beaucoup apprécié en duo avec Clémence Poésy dans la série The Tunnel, « maintenant, on peut commencer à paniquer ».

 

Cette angoisse totale m'a rendu totalement captif de la suite du film, comme transformé en antenne radio qui attraperait chaque émotion au vol. Mis en morceaux par la musique (le combo piano-violon me fout toujours par terre, même quand il est cliché, mais là, je ne pouvais vraiment rien faire), par la solitude des différents protagonistes et leurs efforts pour la combler, j'en suis venu à espérer à tout prix une happy end pour ne pas terminer dans une profonde déprime, sans trop savoir ce que signifierait une happy end.

 

Ce film n'est pas un chef d'oeuvre. Il use beaucoup d'effets tire-larmes (mais qui marchent plutôt bien), ses passages en voix off sont gonflants, et le scénario est finalement très limité. Mais quand il touche à l'intime, quand il nous arrache ce dont nous ne profitons pas quand nous l'avons, il le fait avec la plus grande acuité. Il arrive à nous faire comprendre quel enfer ce serait d'en arriver là, les concessions qu'il faudrait faire, et aussi les beautés sublimes qu'on arriverait à préserver du chaos. Que dans une certaine mesure, les sentiments arrivent encore à vivre au delà des sens, et que même dans l'obscur, même dans le silence assourdissant, il y a encore la possibilité de trouver quelqu'un pour nous voir et nous répondre.

 

Perfect sense : puisque notre existence n'a aucun sens, tâchons de sauver nos sens.
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