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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (17) : A corps perdu

Publié le 20 Janvier 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, nouvelle, concours, crous

Maintenant que la précédente édition du concours Crous a eu lieu (dont j'ai terminé 4ème, à une place de l'argent, des honneurs et de la célébrité) et que ce qui devait être publié a été publié (ma nouvelle est actuellement présente dans un recueil regroupant les sept meilleures du rhône, achetable je ne sais pas où si ça vous intéresse...), j'ai désormais (probablement) l'autorisation de la publier ici. Il existe une version longue (que je trouve mieux), mais autant rester à la version officielle plus ou moins primée, ça fait classe.

Thème : Masques

Limite de mots : 2500

 

A corps perdu

 

 

Il y a certaines journées qui mettent tout en œuvre pour vous convaincre que vous feriez mieux de rester au lit le matin plutôt que de tenter désespérément de plier le monde à vos désirs. C'est toujours l'inverse qui se produit.

Aujourd'hui, l'ennui prédomine, salit tout, me pousse à aller errer en ville. Léonie est partie travailler tôt ce matin, me laissant simplement profiter du parfum qu'elle a abandonné dans l’appartement. Alors je traîne mon corps dans les rues, devant les panneaux éclairés aux néons, sur lesquels les pigeons ne chient plus depuis des années. C'est peut-être cette sourde lassitude, ce poids du non-sens qui m'arrête devant ces vitrines immaculées. En devanture, des grandes lettres bleues indiquent Neuronia Corp. Ça fait déjà un petit bout de temps qu'ils sont implantés, mais je ne me suis jamais trop approché, un peu inquiet de ce que j'imagine à l'intérieur. Il faut dire que l'affaire a fait grand bruit à l'époque.

 

Avec l'explosion du micro-informatique, la mode était aux robots. Fabriquer des robots, pour tout, pour rien, pour les tâches ménagères, pour les tâches ennuyeuses, pour les tâches pas très intéressantes, et même pour les tâches intéressantes qui prenaient un peu trop de temps. L'heure était plus que jamais à la rentabilisation, et quiconque débarquait sur le marché avec un procédé permettant de gagner quelques secondes voyait ses poches se remplir encore plus rapidement. Pendant que tous ces ingénieurs modernes se tiraient la bourre, Neuronia Corp, spécialisée dans les miracles du cerveau, avait bossé en secret sur un nouveau concept, ramenant les créateurs de robots à leur véritable nature, celle de fabricants de cafetières un peu plus évolués. Leur invention, une fois brevetée, a révolutionné le monde des neurosciences et a provoqué des bouleversements dans toutes les autres strates de la société.

Neuronia Corp. permettait, par un procédé tenu secret, de « quitter » son corps pendant quelques heures pour habiter dans celui d'un autre, l'enveloppe originelle étant préservée dans un caisson et l'esprit du receveur étant « mis en pause » pendant cette période. Dès lors, il était possible, durant une courte période, de littéralement changer de vie. Jusqu'au bout des doigts. Ainsi est née la décorporation.

Cette découverte a embarrassé beaucoup de monde, à commencer par les religions, qui n'ont su que faire de cette avancée. D'un côté, cela avalisait certaines de leurs théories consistant à dissocier le corps et l'âme, de l'autre ils se sont trouvés ringardisés par des scientifiques qui, eux, ne demandaient pas aux gens d'attendre la mort pour une hypothétique métempsycose.

Les associations pour les libertés individuelles se sont élevées contre cette pratique, dénonçant la marchandisation des corps et la violation de la vie privée.

Mais comme cela faisait désormais bien longtemps que la morale de l'argent avait pris le dessus sur celle de la liberté, la décorporation a été autorisée. Avec cependant des règles bien précises pour ne pas choquer l'opinion publique. Il était en effet possible, moyennant un e-mail non surtaxé à Neuronia Corp., de se faire retirer de la liste des potentiels receveurs. Ceux qui acceptaient de rester possibles receveurs toucheraient cent-cinquante euros pour chaque personne prenant possession de leur corps.

De leur côté, les décorporés devaient jurer sur l'honneur de ne pas mettre en danger la dignité des sujets qu'ils investiraient. Ainsi, les meurtres, les viols, les diffamations, les exhibitions, les actes de terrorisme, la propagande, et tout autre acte jugé dégradant ont été proscrits.

Mais comme l'honneur avait lui-aussi fait son temps, les premières semaines de décorporation ont vu exploser le nombre de meurtres, de viols, de diffamations, d'exhibitions, d'actes de terrorisme, de propagande et de tout acte jugé dégradant. Neuronia Corp. a alors intégré un système de reconnaissance ADN à son procédé. L’identité du décorporé était ainsi inscrite irrémédiablement dans les fichiers de la société, associée à celle du receveur. Ainsi, en cas de débordement, il était facile à la police de remonter la piste du véritable malfaiteur.

Désormais, les principaux problèmes semblent jugulés et cette nouvelle attraction fonctionne du tonnerre.

 

Je passe la grande porte vitrée qui donne sur le centre de décorporation. Il en existe des dizaines de similaires dans le monde, tous bâtis de la même manière. Des immenses blocs de verre – pour convaincre inconsciemment de la transparence des activités de l'entreprise, quasiment vides, avec seulement un comptoir, des sièges d'attente, et des portes menant aux caissons. Aujourd'hui, il n'y a étrangement pas foule, juste un homme assis dans l'un des fauteuils, lisant la documentation pour se convaincre de tenter l'expérience. La standardiste m'accueille avec un grand sourire :

- Bonjour monsieur, c'est pour une décorporation ?

- Euh, oui.

- Vous connaissez la procédure ?

- Pas vraiment, c'est la première fois que je viens.

- C'est très simple. Vous rejoignez une des pièces derrière moi. Au mur, vous aurez un tableau de sélection. Vous pourrez ainsi choisir l'étendue géographique, le profil socioculturel, voire l'identité du receveur que vous souhaitez si celui-ci est un membre premium.

- Comment ça ?

- Moyennant trois-cent euros contre cent-cinquante habituellement en échange de leur corps, les membres premium autorisent qu'on les choisisse par recherche nominale. Les membres normaux, comme vous et moi, ne peuvent être choisis qu'au hasard, c'est à dire dans le cadre d'une recherche plus globale.

- Géographique ou socioculturelle...

- Voilà. Par exemple, pour pouvez cantonner votre décorporation à Paris pour ne pas vous sentir trop dépaysé.

- D'accord.

- Avant d'entrer dans le caisson, insérez votre carte dans le lecteur, qui décomptera la somme après la décorporation. Entrez dans le caisson, refermez le couvercle, cela fonctionne comme les anciennes cabines de bronzage, et appuyez sur le bouton vert devant vous.

- Parfait.

- Bonne séance, monsieur. Elle dure six heures, mais vous pouvez l'interrompre si vous répétez trois fois mentalement la phrase suivante : « Merci Neuronia Corp. Mais je veux rentrer maintenant ». Vous vous souviendrez ?

- Pas de soucis.

 

Me voilà devant le tableau. Je décide de rester sur Paris, hors de question de me retrouver dans un coin que je ne connais pas en plus d'être quelqu'un d'autre. Pas de milieu socioculturel défini, mais j'espère inconsciemment ne pas tomber sur un clochard. Je rentre dans le caisson, le referme, et j'appuie sur le fameux bouton, bien en évidence.

Tout devient noir, puis tout blanc.

 

Je suis debout dans une chambre. Je suis là, je suis moi. Mais plus tout à fait. Mes yeux fonctionnent, mes oreilles, mon nez, j'ai le goût de ma salive. Mais ce n'est pas pareil. Je regarde mon corps. Je suis toujours un homme. D'ailleurs, j'ignore s'il est possible de changer de sexe. A vérifier pour plus tard. Mon nouveau corps est plus grand, plus musclé, mieux foutu. Je me demande si Léonie me préférerait comme ça. J'espère que non, car je ne risque pas de faire les efforts que j'imagine pour en arriver là.

Je marche quelques pas, tout a l'air d'aller. C'est une sensation vraiment particulière. Quand je plaque mes mains l'une contre l'autre, j'ai l'impression que deux autres personnes me touchent.

Mais cette sensation particulière devient véritable choc quand j'arrive devant la glace.

Je suis Patrick. Je suis tombé dans le corps de Patrick, mon meilleur ami, actuellement en caleçon et se reluquant débilement dans un miroir. Sur les millions de possibilités... incroyable.

Vu l'heure, il devait être sur le point de s'habiller pour repartir au boulot après son repas de midi. Si je voulais jouer le jeu jusqu'au bout, c'est donc ce que je devrais faire. Mais ce n'est pas la peine de quitter l'ennui pour en trouver un autre. J'entreprends donc de me balader dans l'appartement, pour faire connaissance avec ma nouvelle enveloppe.

 

Et soudain, on frappe à la porte. Merde alors, je dois faire quoi, dans cette situation ? Après tout, sauf si c'est quelqu'un de très proche, je ne risque pas grand-chose. Je passe juste un pantalon en espérant expédier l'intervenant.

En ouvrant la porte, le monde s'effondre et je manque de partir avec lui.

Léonie. Léonie affreusement maquillée. Léonie dans une robe que je ne connais pas.

- Ah, tu étais déjà prêt pour moi. J'aime ça.

Léonie avec un ton horriblement concupiscent. Et qui me saute littéralement dessus.

 

C'est elle, et pourtant j'ai l'impression que ce n'est pas elle. Sans doute avons-nous tous des personnalités différentes en fonction des situations, et j'ai le sentiment de n'avoir jamais partagé la même pièce que Léonie dans ce cas de figure, celui de l'attirance extrême, du fantasme réalisé, de cette folie transformée en moite chaleur. Jamais Léonie ne m'a regardé de la sorte, avec la faim dans les yeux, même pas au tout début. Je devrais résister, lui dire d'arrêter, la convaincre qu'elle fait une connerie, mais ça ne changerait rien à son irrépressible volonté de s'envoyer en l'air dans mon dos. Et pour une fois, si ce n'est pas la première, elle ne me trompera pas avec quelqu'un d'autre que moi. C'est toujours ça de pris, les explications viendront plus tard, si on arrive à tout démêler.

Même ses mots sont différents, plus crus, plus violents, elle prend les choses en main, va à l'essentiel, au coup critique. Pas de tergiversation, pas d'intellectualisation, juste l'intimité qu'on imagine dans les cinq à sept, brusque et maladroite, suante et expéditive, au plaisir atteint et évacué. En bref, du vite fait bien fait.

Si je n'étais pas trop occupé à penser aux répercussions de cette affaire, je pourrais même trouver ça agréable.

 

Nous en terminons à même le sol, Léonie se relève déjà, se rhabille. Nous n'avons presque rien dit depuis son entrée fracassante. J'aimerais lui poser des questions, savoir ce qui ne va pas avec moi, ou du moins avec le moi qui somnole actuellement dans le caisson du centre de décorporation. Comprendre, rationaliser, pour saper la colère, l'empêcher de tout brunir. Mais Léonie n'a visiblement pas l'intention d'entrer dans les détails. Après avoir rapidement vérifié qu'elle n'oublie rien, elle me jette un dernier regard puis s'enfuit, sans doute pour rentrer chez nous à l'heure et le plus innocemment du monde.

Moi, je n'ai en tête que des problèmes techniques. Dans quel état vais-je rendre le corps de Patrick?Je n'ai jamais vraiment cherché à comprendre comment fonctionnait la décorporation, je sais simplement que le sujet receveur continue sa journée comme si de rien n'était, avec un vague souvenir global, comme quand on cherche à se rappeler un emploi du temps du mois précédent. Je veux bien que l'ennui d'une journée de travail s'inscrive dans ce schéma, mais que se passe-t-il si la décorporation est le théâtre d'une joyeuse dépravation ? A moins que ces petites sauteries soient suffisamment régulières pour ne pas venir choquer l'esprit qui reviendra prendre possession de sa carcasse dans quelques heures ? Cette idée me sert le ventre et m'emmure la gorge.

 

Je me réveille dans le caisson, nauséeux. Première vérification, c'est bien moi, le vrai moi. Plus petit et plus raté que Patrick, ce qui explique sans doute les velléités d'indépendance de Léonie. Je ressors ma carte du lecteur. Bientôt, Patrick recevra cent-cinquante euros sur son compte, seule preuve que quelqu'un a occupé son corps pendant une partie de la journée. Dans l'absolu, ça me fait cher le plan cul, surtout pour coucher avec ma femme.

 

Je rentre en vitesse chez moi. Et j'attends Léonie. Elle arrive une heure plus tard, elle a changé de robe, n'a plus son maquillage outrancier. Elle vient pour m'embrasser, je la repousse.

- Que se passe-t-il ?

- A toi de me le dire.

- Pardon ?

- Tu n'as pas vu Patrick, cet après-midi ?

- Non, pourquoi ?

- Ne mens pas, j'y étais.

Léonie reste interdite, essayant d'assembler les morceaux. J'ai conscience de devoir en arriver rapidement au fait.

- Je suis allé au centre de décorporation.

- Quoi ? Mais pourquoi tu as fait ça ?

- J'en sais rien, une envie de changement. Juste quelques heures.

- Je t'ai toujours dit qu'il ne fallait pas céder à ces machines, c'est..

- Peu importe. Il se trouve que j'ai eu beaucoup de chance. Ou de malchance, c'est selon. Le hasard m'a amené dans le corps de Patrick. Et tu lui as rendu visite.

- Hein ? Mais absolument pas !

- Ne dis pas n'importe quoi, vous avez couché ensemble. Enfin, nous avons couché ensemble.

- Tu as couché avec moi dans le corps de Patrick ? Mais t'es un grand malade...

- Ne renverse pas les rôles, c'est toi qui m'a trompé.

- Non.

- Non ?

- Non.

- Tu étais où aujourd'hui ?

- Au boulot.

- Tu en es sûre ?

- Oui... je crois.

- Comment ça, tu crois ?

- Tu m'emmerdes ! Je... je sais plus.

- Tu te fous de ma gueule. Bientôt, tu vas me sortir que t'étais somnambule ?

- Mais non... je crois que j'étais au boulot, mais je ne me rappelle pas de ce que j'y ai fait. Putain, mais il m'arrive quoi ?

A cet instant, le téléphone de Léonie sonne.

- Qu'est-ce que c'est que ce bordel...

- C'est qui ?

- C'est personne. C'est mon compte en banque. Il y a eu une rentrée d'argent inconnue.

- Quoi ? Combien ?

- Trois-cent euros.... oh. Oh j'y crois pas. La salope. Mais quelle salope !

- Tu m'expliques ?

- Il y a deux ans, alors qu'on était un peu en rade financièrement, j'ai décidé d'aller au centre de décorporation... pour être inscrite en tant que membre premium.

- Toi, tu as fait ça ? Alors que ces machines sont censées représenter le diable ?

- C'était uniquement pour l'argent. Et honnêtement, je pensais pas que quelqu'un me choisirait...

Je vois les pièces du puzzle s'assembler doucement.

- Mais c'est arrivé aujourd'hui...

- Oui. Et je sais qui c'est. C'est Isabelle. Elle savait que Patrick me tournait un peu autour, rien de méchant, je te promets, mais elle voulait se le faire. Elle s'est sans doute dit que si elle allait le voir dans mon corps, il serait... plus conciliant.

- Attends. Tu veux dire que cet après-midi, j'ai couché avec... Isabelle ?

- Je ne vois que cette explication. En fait, c'est toi qui m'a trompé, salaud.

Son ton est plus amusé que colérique, elle s'assoit à la table, d'un air soulagé. Je me cale de l'autre côté et me sers un verre d'eau.

- Bon... Disons qu'on est quittes.

Léonie se met alors à rire.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Quand je pense à tout ce que Léonie a mis en œuvre afin d'avoir Patrick. Pour au final se retrouver à ne coucher qu'avec toi.

- Comment ça, qu'avec moi ?

Léonie se perd dans son fou rire.

- Comment ça, qu'avec moi ?

Elle se remet à respirer normalement et reprend :

- Bien fait pour elle, tiens.

 

De toute façon, on est jamais si bien servi que par soi-même.

 

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