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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (16) : voyage au fond de la nuit

Publié le 16 Janvier 2014 par Asoliloque in écriture, hors-champ, emily jane white, Wild tigers I have known, Apocalypse

 

Hors-champ (16) : Voyage au fond de la nuit

 

 

Instinctivement, nous avons levé la tête vers le ciel. Identique à d'habitude, troué d'étoiles. Les Grecs pensaient que les étoiles étaient des lucarnes par lesquelles les dieux regardaient les hommes se débattre avec leurs questionnements existentiels. S'ils étaient là, ils devaient bien se fendre la poire. Naviguant gaiement dans l'immensité, le fragment d'astéroïde se dirigeait en ce moment vers nous, et nous aurions tout à fait pu ne pas le savoir tant la nuit était paisible. Une nuit d'été légèrement poisseuse, mais qui ne promettait pas de grands bouleversements. Anja a percé le silence.

- Quand je pense que malgré tous nous efforts, on n'aura même pas réussi à s'autodétruire. On va finir écrasés par un bout de caillou. L'homme pathétique et insignifiant jusqu'au bout.

- J'ai toujours beaucoup aimé l'astronomie. En même temps que ça me fout la trouille. Ce n'est pas une fin qui me vexe particulièrement, du coup.

Anja n'a rien dit, alors j'ai continué, histoire d'occuper l'espace.

- J'aime surtout les trous noirs. Tu savais qu'il y avait une zone quand on s'approche d'eux, on peut dire que c'est une limite, mais elle n'est jamais vraiment définie, toujours est-il qu'une fois dépassée, on ne peut plus revenir en arrière. On perd le contact avec l'extérieur puis on est irrémédiablement attiré vers le centre, et le temps se dilate. Une sorte de point de non retour. On l'appelle l'horizon des événements.

- Ça n'existe pas seulement pour les trous noirs, également pour les gens.

- Comment ça ?

- On rencontre quelqu'un, on résiste, puis on franchit la limite qui nous sépare du reste du monde, il n'existera désormais plus. Et plus on se rapprochera de cette personne, plus les heures s'allongeront. Jusqu'à disparaître.

Essayait-elle de me faire comprendre quelque chose ou prolongeait-elle simplement la métaphore en pensant à son ex-ami profitant désormais de son cercueil de fortune ?

- Tu veux qu'on marche un peu ?

Jusqu'à maintenant, nous ne nous étions pas éloignés de l'immeuble, la dernière sortie ayant été suffisamment riche en émotions. Et puis nous avions promis à Catherine de ne pas nous aventurer trop loin. Quand elle était partie acheter nos repas de condamnés, elle avait senti l'air se remplir de souffre. Hormis les coups de pistolet dont on ne retrouverait probablement jamais les responsables, tout était bien trop calme pour une ultime nuit, ça allait péter à un moment ou à un autre. Un feu d'artifice désespéré pour signaler à un univers qui s'en foutait pas mal que nous ne partirions pas sans gueuler un dernier coup. L'humain a son ego.

 

Nous avons remonté la rue, prudemment, au milieu de la route car aucune voiture ne roulait. Les gens étaient sûrement chez eux, en famille, entre amis, entre amants, à profiter de la soirée dans un lieu chaleureux, ils n'allaient pas venir s'énerver au volant. Dans les films sur l'apocalypse, il y a toujours des journaux qui volent au ras du sol, là, non, seulement quelques canettes abandonnées par des fêtards claustrophobes. Je regardais Anja de biais, ou plutôt ses cheveux qui tressautaient au dessus de ses épaules, comme s'ils préparaient leur envol. Elle allait disparaître, j'allais disparaître. Personne ne saurait que nous avions marché côte à côte dans une rue déserte balayée par les lueurs des lampadaires. On a beau peu se soucier de sa postérité, il ne nous est jamais vraiment possible de vivre sans nous projeter. Que faire quand la projection est un saut dans une piscine vide ?

Je n'avais jamais pris de photos de ma vie, c'est maintenant que j'avais envie d'en faire, immortaliser ces minutes pour quelques heures, avant que les clichés eux aussi partent en fumée. Comment arriver à donner encore du sens quant tout était destiné à l'anéantissement?

 

 

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