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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (15) : A l'arrière des bars (lines)

Publié le 20 Décembre 2013 par Asoliloque in hors-champ, écriture

 

A l'arrière des bars (lines)

 


On en avait tellement dans le sang qui si on s'était jeté dans les flammes, on aurait explosé. C'est toujours un peu la même histoire, on commençait avec l'ambition de résister et la certitude de succomber, on jouait du paradoxe parce que la vie n'est jamais plus intéressante que quand elle mise face à ses contradictions. Il y avait ici des gens qui n'en avaient que faire, de la décadence, ils avaient seulement froid, se sentaient seuls ou se faisaient chier, ils buvaient pour la forme, le décor. On sentait bien qu'ils n'avaient pas les habitudes, même si on n'apprend jamais vraiment à se servir de son verre.

Des femmes étaient là, aussi, et les autres leur tournaient autour pour les convaincre de se tirer ou de les embrasser, elles répondaient d'un regard, qu'elles les tueraient s'ils approchaient. Ce n'était pas facile pour elles de venir récupérer une place dont on les avaient convaincues qu'elle n'existait pas. Il fallait en vouloir, pour oser venir s'asseoir là, au stade terminal des imbéciles rendus entreprenants par l'alcool et le mépris.

On essayait donc de ne pas les déranger, on les laissait intégrer le groupe si elles le souhaitaient, parce que les ignorer aurait été aussi stupide, on tâchait de ne pas payer leurs verres.

La plupart devenaient des amies, on connaissait l'alcool préféré de chacune, le moment à partir duquel elles commençaient à vaciller, alors que nous étions déjà tous par terre.

Elles avaient forcément plus de choses à raconter que nous car on ne disait rien, forcés de constater que nous n'avons rien à dire. Ce n'était pas un drame.

Des moments forts se tissaient, miraculeusement arrachés au jeu de la séduction, on cessait d'assister à des parades nuptiales. Pose ton sexe au dehors, tu n'en as pas besoin pour picoler. Nous n'étions pas pour autant insensibles aux beautés troubles qui se dessinaient au delà des boissons, mais elles confinaient à l'abstrait, au divin, on s'en remplissait les yeux pour mieux vider les verres.

C'était une chorégraphie très fine, lucide sur le monde, qu'on exécutait. On ralentissait le temps pour lui permettre de se dérouler sans s'emmêler.

L'alcool rendait chaque discussion indispensable. Les mots arrivaient droit au cœur sans passer par le filtre protecteur habituel, celui qui trie, celui qui se demande si on est réellement concerné par tout ça, celui qui a inventé le meilleur antidote à l'existence : la relativisation.

Dans le groupe, tout le monde vivait ces soirées comme si nous allions mourir violemment, saisis au vol, et le lendemain les journaux ne diraient rien sur nous, et nous n'étions finalement pas si tristes de rester des anonymes.

J'appréciais une femme plus que les autres, elle avait cette manière de fumer qui rendait le temps poétique et la voix épicée par les nuits. Elle me fascinait autant qu'elle me terrorisait. Dans le groupe, personne ne la ramenait quand elle était là, un tas de petits hommes qui d'habitude étalaient leur spleen tellement bourgeois se retrouvaient en sa compagnie incapables d'aligner la moindre phrase digne de désespoir sans prendre conscience de leur ridicule. Elle ne leur reprochait rien, elle existait, pas eux.

Certains abandonnaient le contrat de non agression et tentaient de susciter chez elle une attirance ; courtiser la mystérieuse devenait l'ultime objectif et ils n'avaient alors plus grand-chose à envier aux autres vautours du bar. Il fallait les voir puiser dans leur réservoir à culture de circonstance, quand ils ne sombraient pas dans la plus profonde vulgarité en laissant entendre toute l'étendue de leurs capacités, auxquelles elle ne prêtait jamais vraiment une oreille attentive. Elle les regardait avec la compassion qu'on réserve aux causes perdues, ils en déduisaient, selon la logique qui construit l'univers autour d'eux, que si elle n'était pas intéressée, c'est qu'elle avait un problème, ou qu'elle préférait les filles.

 

Elle préférait surtout les Lucky Strike et le martini gin.

 

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