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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (54) : épisode final

Publié le 1 Novembre 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

EPILOGUE

 

Les rouleaux peignaient inlassablement la plage de leur écume blanche, cherchant à rejoindre les barques de pêche laissées là pour permettre aux touristes de prendre des photos un peu plus pittoresques. Ils avaient tous un nom de femme peint sur le côté, j'ignore s'il existe des femmes réellement flattées qu'on les associe à des bateaux désormais en décomposition.

Les plages portugaises ont toujours été mes préférées, peut-être parce que je n'y étais pas revenu depuis l'enfance, et que pendant l'enfance, elles avaient été mon seul souvenir vraiment marquant. J'avais découvert l'océan, infiniment plus intéressant que la mer grâce à ses vagues immenses, et si l'on choisissait ses coins, on pouvait être les seuls à des kilomètres à profiter d'un vrai sable, contrairement à la côté d'Azur où pour éviter les gens, il fallait s'en tenir à des zones rocailleuses affreusement désagréables.

C'était peut-être l'unique endroit où je pouvais rester à ne rien faire sans m'ennuyer. On pouvait sans problème y vivre seul pendant des jours.

Mais honnêtement, je n'aurais pas voulu retrouver cet endroit seul.

 

Anna avait une grande robe bleue à la construction aléatoire. Ou alors était-ce le vent qui emmêlait chaque parcelle du tissu. Pour une fois, elle était pieds nus, mais comme d'habitude, elle avait une bouteille de gin à la main.

Elle a rassemblé de grosses poignées de sable mouillé afin d'en faire un socle sur lequel poser la bouteille. On a les tables basses qu'on mérite.

 

A ma grande surprise, le live s'était vendu. Assez mal, mais il s'était vendu. Suffisamment en tout cas pour attirer l'attention du rédacteur en chef d'un autre journal, à qui j'avais parlé de mon journal à moi, celui que je tenais depuis des mois. Alors que je l'imaginais rejoindre un carton, il allait être publié sous forme d'épisodes, comme à l'époque des romans-feuilletons.. Un joli recyclage, en somme.

 

Désormais, il n'y avait plus qu'Anna au centre de tout. J'avais fini par accepter qu'elle m'accepte, par ne plus avoir peur de ma peur. L'équilibre était fragile, je le savais bien, mais j'essayais de ne pas y penser. J'étais passé si près de la perdre, d'abord par ma faute, puis par celle d'un chauffard, que je n'avais plus le droit de pas profiter de la chance qui nous était accordée. Je me rappelais les paroles de mon défunt oncle Oscar, lors d'un repas de famille où j'avais traîné mes vingt ans : « tu es trop jeune pour valser avec la mélancolie, elle viendra bien assez tôt. A ton âge, tu devrais seulement danser le rock. Le rock, c'est ce qui nous sauve.»

 

J'ai remonté mes mains le long de son dos, suivant sa colonne vertébrale, puis je les ai placées autour de son cou. Je me souvenais de nos discussions où elle m'avait confié que si elle souhaitait se débarrasser de quelqu'un, sa préférence irait à l'étranglement. Je pouvais tout arrêter là, au moment le plus parfait, avant la descente inévitable. La tuer avant de disparaître dans l'océan, c'était une hypothèse tentante pour s'épargner des crises futures, la solution la plus fiable en tout cas.

 

J'ai senti un tressaillement sur la nuque d'Anna. Se doutait-elle à cet instant des pensées qui me traversaient l'esprit ? Je crois bien que oui. Mais au lieu de se dégager, elle a fini par relâcher les épaules. Nous ne nous étions rien dit, mais je venais de comprendre qu'elle me laissait le choix : arrêter artificiellement le jeu ou prendre le risque de continuer en modifiant les règles, en enrayant l'ascenseur émotionnel. Anna, qui n'avait jamais laissé personne décider à sa place, m'offrait la possibilité de mettre un terme à sa vie, et par conséquent à la mienne.

 

J'ai desserré les mains, j'ai posé ma tête sur son épaule. On ne pouvait décemment pas se maintenir en vie pendant si longtemps pour ensuite tout détruire comme un enfant qui donne un coup de pied dans ses jouets. Le fait divers attendrait, une foule d'alternatives nous était proposée pour ne pas retomber dans nos travers. Nous ne suivrions pas le chemin balisé du désespoir et de la résignation. Nous ferions danser nos corps enflammés face au clair de lune aveuglant, nous nous droguerions à la tendresse et aux diablesses, nous ferions le maximum pour ne pas être réduits à devoir se contenter du minimum. Nous nous saoulerions par delà l'absurde, par delà l'alcool, par delà l'ennui, nous aurions l'ivresse heureuse et révolutionnaire.

 

Il faudrait imaginer Sisyphe dire merde à son rocher.

 

 

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