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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (14) : Rien n'existe au delà des êtres

Publié le 25 Novembre 2013 par Asoliloque in écriture, hors-champ, manque, sophie calle, hôtel

Pour une de ses "oeuvres", Sophie Calle s'est fait engager comme femme de chambre dans un hôtel vénitien. Elle en a profité pour pendre en photo toutes les affaires des pensionnaires, des armoires aux valises.
Ce texte peut aussi s'inscrire dans la prolongation de ceux sur le manque.

 

 

Rien n'existe au delà des êtres

 

C'est une chambre comme les autres, elles se ressemblent toutes, on ne les différencie qu'à leur numéro, comme tatouées pour l'abattoir. On les fera disparaître car elles abritent un tas de souvenirs et que les souvenirs, c'est trop dangereux pour les garder.

D'ici là, on pourrait les explorer, cataloguer l'intérieur, chacune est un mausolée anonyme où s'entreposent des fragments de vie abandonnés. On pourrait apporter un appareil, prendre en photo chaque objet, chaque chemise, chaque chaussure, chaque valise laissée ouverte, chaque drap froissé, on aurait un petit calepin pour noter chaque nom, chaque âge, chaque adresse.

On apprendrait tout.

On ne saurait rien.

Rien n'existe au delà des êtres, qu'espérait-on trouver là ? On visite les recoins, on cherche à gagner du temps, satisfaire un travail d'enquêteur alors qu'on sait très bien par quelle chambre on finira. Il faut laisser penser qu'on les traite toutes de la même manière, dans l'ordre établi, on commence par les armoires, puis les lits, puis les sols. On ratisse, on nettoie de l’œil.

Mais le simulacre ne dure jamais longtemps, on craque, on rejoint la Chambre.

La sienne, la nôtre.

Quiconque rentrerait ici n'y verrait que du feu, rien qu'une chambre perdue dans l'océan des espaces loués à la nuit ou à la semaine. Même la vue est identique, la mer méditerranée au loin qui remplit la fenêtre de bleu.

Quiconque sauf nous. Rien n'existe au delà des êtres, peut-être, mais les êtres laissent des traces, des jalons à suivre, des témoignages intimes, discrets, on doit pencher l'oreille pour les entendre. On est le seul à pouvoir les entendre.

Ce sont ces bottines au bord du lit, elles ne veulent rien dire, mais on se rappelle qui les portait, on se rappelle que ces bottines, elles étaient reliées à des chevilles, des jambes, qu'elles allaient danser dans les soirées vénitiennes, qu'elles revenaient usées, fatiguées d'avoir tant vécu.

Ce sont ces chemises pendues à leurs cintres ou bien jetées à même le lit, que je lui enlevais, que je lui aidais à remettre quand nous étions pressés, quand il fallait partir vite, libérer la chambre, faire table rase.

Ce sont ces valises qu'elle remplissait au hasard quand elle disait qu'elle nous quittait, elle changeait d'avis dans l'escalier, remontait, rouvrait les bagages.

Ce sont ces draps qu'on froissait, qu'on froissait mieux que les autres, on savait quoi lui dire, au désordre, lui rappeler sans cesse qu'on aimait jouer avec lui, que les amants adorent le bordel, qu'ils aiment emmerder les maniaques, laisser de la vie derrière eux.

Alors quand on retrouve cette chambre, on est obligé d'embrasser cette vie fantôme, d'embraser les réminiscences, de cultiver le manque, de crier au monde que non, cette chambre n'est pas juste celle de plus.

Que les bottines, les chemises, les valises, les draps en ont vu de plus belles qu'ailleurs, qu'on savait quoi leur montrer. Avec nous, cette chambre était un palais, un navire, une gondole moins chère et plus vaste que celles qui se traînent dans les canaux poisseux.

Personne n'en saura rien. Les suivants débarrasseront les bottines, les chemises, les valises, changeront les draps, ouvriront la fenêtre, remettront tout à plat.

Notre histoire n'aura jamais eu lieu. D'autres viendront graver la leur sur un disque dur à nouveau vierge, feront comme s'ils étaient les seuls à s'être aimés un jour, dans cette chambre, la nôtre.

On prend tout en photo, on note tout ce qu'il reste, personne n'y comprendra rien. Personne n'aura le cœur brisé en les voyant, ils hausseront les épaules, ils haussent toujours les épaules.

Car rien n'existe au delà des êtres. Surtout quand ils sont partis.

 

Hors-champ (14) : Rien n'existe au delà des êtres
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